Zéro émission nette: objectif ambitieux mais nébuleux

Le 04 décembre 2020 par Victor Miget
Imprimer Twitter Facebook Linkedin Google Plus Email
ajouter à mes dossiersRéagir à cet article
Renaud Bettin, responsable climat de la startup Sweep
Renaud Bettin, responsable climat de la startup Sweep
Carbone 4

5 ans après l’accord de Paris, de nombreuses entreprises promettent d’atteindre zéro émissions nette de gaz à effet de serre. Un objectif aux contours encore flous, que Renaud Bettin, responsable climat de la startup Sweep, nous aide à décrypter.  

 

A-t-on une idée du nombre d’entreprises qui ont pris des engagements climatiques dans la perspective de la COP 26?

Aujourd’hui environ 2.500 entreprises ont pris des engagements zéro émission nette (net zéro), dont 1.000 dans le cadre du Race to zero. Mais ces engagements de neutralité sont relativement récents. C’est un très bon signe, mais si nous sommes 5 ans après la COP 21. Pour le moment, ces annonces sont surtout des déclarations politiques et il serait temps de passer de la prise de conscience à la confiance en l’action. 

Quels types d’entreprises, de secteurs s’engagent? 

C’est assez hétérogène, mais ce sont surtout les secteurs qui sont dos au mur. Je pense à l’aviation et aux pétroliers. Dans le même temps, il y a aussi le secteur de la Tech. L’on trouve aussi certaines grandes entreprises de l’agroalimentaire comme Danone et Nestlé. Pour beaucoup se sont des entreprises exposées médiatiquement qui ont pris cet engagement net zéro. 

Et les plus en pointe ?

Il y a quand même des investissements lourds qui sont réalisés. Nestlé et Saint-Gobain par exemple, vont investir des centaines de M€ dans la décarbonation. C’est fondamental et ce qui est intéressant, c’est que ces entreprises n’existent pas toute seule et dépendent d’un réseau de fournisseurs. Donc leur engagement peut entraîner une réaction en chaîne. Le net zéro, est intéressant car il engage ce dialogue avec les parties prenantes. Parce que Net zéro c’est quoi ? Ce n’est que l’approche soustractive du protocole de Kyoto, qui dit: «si j’émets 1 et que j’achète un crédit carbone, j’émets zéro». Ce raisonnement est valable sur les Scopes 1 et 2, soit, les émissions directes des entreprises. Mais le Scope 3, qui représente 80% des émissions des entreprises, concerne les émissions dont la responsabilité est partagée. Les promesses de net zéro sont le stade ultime de l’engagement climatique. A partir de maintenant, nous entrons dans le vif du sujet, celui du suivi de l’action. 

Certaines entreprises visent la neutralité carbone, d’autres la neutralité climatique. Quelle différence?

La neutralité carbone correspond à l’équilibre entre émissions et absorptions de CO2. La neutralité climatique n’a pas vraiment de sens car elle intègre tous les gaz à effet de serre (GES). Or, on ne sait capter que le CO2. Le GIEC nous dit donc qu’il faut réduire au maximum les émissions de méthane (CH4), de protoxyde d’azote (N20), etc. Cela étant dit, la tonne équivalent CO2 intègre ces gaz. Par conséquent, on peut imaginer qu’un Net Zero exprimé en TCO2éq va capter plus que les simples émissions de CO2. 

Quel impact sur nos émissions à venir ?

Tout va dépendre de la vision du net zéro des entreprises. Certaines entreprises font croître leurs émissions en valeur absolue tout en se revendiquant étant neutre en carbone. Prenons l’exemple de deux entreprises : la première, qui émet 100 tonnes de CO2, et annonce qu’elle sera neutre dès demain. Pour se faire, elle va planter des arbres qui vont stocker ce carbone sur les 100 prochaines années. Nous allons avoir un problème de temporalité, car durant cette période le réchauffement climatique va se poursuivre et les émissions de CO2 de l’entreprise aussi. 

La seconde entreprise va dire: «je ne compense mes émissions qu’à hauteur de ce que j’aurai réussi à réduire». Ainsi, si elle émet 100 tonnes et que son objectif est de 50 tonnes dans 30 ans, elle va limiter le recours aux crédits carbone et mettre la priorité sur la réduction de ses propres émissions.
La réduction des émissions effective devient alors la condition sine qua non de la revendication de sa neutralité carbone.

Peut-on évaluer le sérieux de ces engagements?

Le problème, c’est qu’il n’existe pas de régulation, de règle, ni de normes en matière d’utilisation des crédits de compensation et donc de revendication de neutralité carbone. (Notez qu’une ISO est en développement). Il n’y a pas non plus d’observatoire, ni de cadre commun de reporting net zéro.

Ces engagements se traduisent-ils par un changement de stratégie? 

Il est normal de commencer par les victoires à portée de main. Typiquement, le passage à une électricité 100% bas carbone, n’est pas le plus difficile à faire mais ne représente souvent qu’une petite proportion des émissions de la plupart des entreprises. Par contre: changer de fournisseurs, leur imposer des règles de durabilité, changer de flotte automobile, isoler ses locaux, voire diversifier son business… Ce sont des actions difficiles synonymes de changement de modèle. Décathlon a par exemple imposé à ses fournisseurs de sortir du charbon.