Transition protéique, mode d’emploi

Le 27 octobre 2020 par Stéphanie Senet
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Féverole, pois et lupin sont riches en protéines
Féverole, pois et lupin sont riches en protéines

Dotée de 100 millions d’euros pour deux ans par le plan de relance, la transition protéique de la France ne se fera pas sans quelques changements majeurs, identifiés par l’institut du développement durable et des relations internationales (Iddri).

L’autonomie protéique n’a que du bon pour l’environnement et le climat : réduction des émissions liées à l’épandage d’engrais minéraux, diversification des cultures permettant de limiter l’usage des pesticides, hausse du stockage carbonique dans les sols…

En doublant la surface dédiée à la production de légumineuses entre 2015 et 2030 (objectif du plan de relance), ce qui la ferait passer d'environ 400.000 à 800.000 hectares, les experts de l’Iddri estiment que le recours aux engrais minéraux serait réduit de 119.000 tonnes d’azote dans dix ans, soit 5% de la consommation nationale en 2015.

Autre conséquence: l’autonomie fourragère des exploitations serait renforcée, ce qui permettrait de diviser par trois les importations de soja nécessaires à l’alimentation animale, selon ce scénario.

Au plan sanitaire, cela permettrait d’augmenter la consommation humaine[1] de légumineuses non transformées, pour atteindre l’objectif de 20 g/personne/jour recommandé par le plan national nutrition santé. A une condition près: la population devrait diviser par deux sa consommation totale de protéines, trop élevée, qui représente 100 g/pers/j dont 60% d’origine animale.

En matière socio-économique, enfin, l’Iddri prévoit la création de 1.000 emplois dans le secteur agro-industriel pour transformer la production additionnelle. Une création qui viendrait, en partie, compenser les pertes d’emplois liés à la production de protéines animales. 

Une filière déstructurée en mouvement

Seul hic, la filière française des légumineuses est aujourd’hui verrouillée et peu compétitive par rapport aux produits importés. «Elle s’étale sur 2% de la SAU. Les semenciers n’ont pas un marché suffisant pour investir dans la sélection. Les agriculteurs manquent de rendement et de prix stable. Les collecteurs ont peu de capacités de stockage et les usines peu d’outils de transformation pour valoriser les productions», relèvent Pierre-Marie Aubert et Michele Schiavo.

Elle intéresse toutefois de nouveaux acteurs. De plus en plus de PME se spécialisent dans la transformation des protéines végétales et ces ingrédients intéressent davantage l’industrie agroalimentaire mais aussi cosmétique, pharmaceutique et des biomatériaux.

De nouveaux débouchés

«Une simple politique de soutien aux investissements matériels ne suffira pas si elle ne s’accompagne pas d’une vision stratégique et économique pour la filière», expliquent les auteurs de l’Iddri. Ceux-ci ont identifié 5 axes de mesures pour déverrouiller la filière. A commencer par une meilleure connaissance des marchés par des acteurs mieux coordonnés, pour trouver de nouveaux débouchés, gages de pérennité. Concrètement, des ressources humaines doivent être trouvées au sein de l’interprofession et des 14 ONVAR (organisme national à vocation agricole et rural).

Recherche variétale

2ème priorité : investir dans la recherche variétale et l’accompagnement technique face à des rendements instables, en particulier pour les systèmes en bio. Un investissement difficile à chiffrer.

Investissements matériels

3ème axe : l’Iddri évalue à 1,1 milliard d’euros d’ici à 2030 les investissements matériels nécessaires dans l’industrie agro-alimentaire, pour l’alimentation animale, humaine et la production d’ingrédients. Soit environ 110 M€ par an pendant dix ans. Si le plan de relance ne prévoit que 100 M€ pour deux ans, les industriels de l’agro-alimentaire investissent chaque année 13 Md€.

Nouveaux agroéquipements

4ème axe : investir dans l’agroéquipement. La majorité des surfaces de légumineuses doivent être cultivées en bio pour respecter la SNBC[2], qui vise 26% de surfaces de grandes cultures en bio en 2030. Ces investissements, évalués entre 1,5 Md€ et 2,5 Md€, doivent ainsi cibler le désherbage mécanique et la fertilisation organique. A noter que 250 M€ sont fléchés vers l’agroéquipement dans le plan de relance.

Enfin, l’Iddri n’a pas oublié le consommateur, qui doit être incité à consommer davantage de protéines végétales via des campagnes de sensibilisation.

Un fléchage politique

La filière a tout à gagner au plan environnemental et climatique. A condition de ne pas rester dépendante des subventions. «Complexe politiquement, l’introduction de barrières non tarifaires peut être une solution pour éviter d’importer ce que l’agriculteur n’a pas le droit de produire localement, comme le soja génétiquement modifié, et pour lutter contre le déforestation importée», affirment les experts de l’Iddri. Le plan stratégique national attendu dans le cadre de la PAC pourrait aussi favoriser cette production dans le cadre des éco-régimes (1er pilier) et des mesures agro-environnementales (2ème pilier) selon les derniers arbitrages européens.



[1] Surface agricole utile

[2] Stratégie nationale bas carbone