Total: une décarbonation en demi-teinte

Le 01 octobre 2020 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Où est le puits de carbone ?
Où est le puits de carbone ?
Total

En passant du pétrole au gaz naturel liquéfié, le groupe français ne promet pas forcément des lendemains décarbonés.

Fidèle à sa réputation, Total avait fait les choses en grand. Le 30 septembre, l’état-major de l’énergéticien français a présenté aux actionnaires sa vision des marchés de l’énergie. Les dirigeants du pétrogazier ont profité de cette journée spéciale pour préciser la stratégie de décarbonation du groupe, annoncée en mai dernier.

Comme nombre de ses compétiteurs, Total estime que la demande mondiale en énergie finira par repartir à la hausse. Mais que le pic pétrolier pourrait se produire vers 2030. Récemment, BP a indiqué que la pandémie de Covid-19 pouvait avoir provoqué ce peak oil.

Climat oblige, la consommation de produits pétroliers finira par décliner, compensé par une demande accrue de gaz, d’électricité, si possible produite à partir d’énergies renouvelables.

deux scénarios

Après, tout est affaire de curseurs. Total travaille sur deux scénarios principaux: un tendanciel ambitieux (baptisé Momentum) et une trajectoire dite de rupture. La première verrait la demande d’énergie primaire culminer à environ 380 millions de baril équivalent par jour: +27% par rapport à 2018. Les productions de pétrole et de charbon seront légèrement réduites, contrairement à celles de gaz et d’énergies renouvelables, appelées à croître fortement.

Dans le scénario disruptif, la demande d’énergie ne progresse que d’une vingtaine de pourcents, entre 2018 et 2050. Elle est massivement satisfaite par les énergies renouvelables, le nucléaire et, toujours, le gaz naturel. Plus personne ou presque ne consomme de charbon, imaginent les prospectivistes de Total.

Proches en apparences, ces deux projections modèlent le climat différemment. Le premier voit diminuer d’une dizaine de pourcents les émissions énergétiques mondiales de CO2. Le second divise par quatre nos rejets carbonés, qui pourraient alors plafonner à 7,5 milliards de tonnes (Gt) de gaz carbonique par an, en 2050, contre plus de 33 Gt, en 2018.

plus d'énergie, moins de carbone

Côté énergie finale — celle qui est effectivement utilisée par le client —, le scénario de rupture couvre les deux tiers des besoins d’énergie par l’électricité, l’hydrogène et les énergies renouvelables. Les fossiles (gaz, pétrole et charbon) assurant le dernier tiers. Le scénario tendanciel est plus balancé: 50%/50%.

Poursuivant son projet de transformation, amorcé dès 2016, Total continue de modifier son bouquet énergétique. «Nous voulons transformer Total pour répondre à un double défi [...] plus d'énergie et moins de carbone», a résumé Patrick Pouyanné, P-DG du groupe.

Premier défi: répondre à la hausse, estimée, de la demande. D’ici à 2030, Total passera sa production d’énergies de 3 à 4 millions barils équivalent pétrole par jour.

«dépétrolisation» 

Cette croissance sera assurée pour moitié par le gaz naturel liquéfié (GNL) et pour moitié par l'électricité, principalement à base de renouvelables, indique le groupe. Les investissements dans les renouvelables et l'électricité progresseront de 2 à 3 milliards de dollars par an, représentant plus de 20% des investissements du groupe, ont indiqué les dirigeants. Un ratio déjà annoncé il y a 4 ans.

La principale évolution, finalement, est la poursuite de la «dépétrolisation» du Total, qui s’affirme de plus en plus comme un géant du gaz. Déjà numéro deux mondial du GNL, Total espère doubler ses ventes de précieuses molécules froides entre 2020 et 2030. «Le gaz est au coeur de notre ambition», confirme Patrick Pouyanné.

10% de croissance

Dans 10 ans, les ventes se répartiront ainsi: 30% de produits pétroliers, 5% de biocarburants, 50% de gaz et 15% d'électricité. On est loin du décarboné. Dans l'électricité, Total vise 9 millions de clients en 2025, une production annuelle de 50 TWh (l’équivalent de 10% de la production française) et des ventes de 80 TWh/an. En 2025, environ 20 TWh/an seront produits par des centrales à gaz maison et 30 TWh par les éoliennes et les centrales solaires. Côté énergies vertes, Total porte son objectif 2025 à 35 GW de capacité. Avant d’entamer un véritable marathon: une croissance de 10 GW par an. La rentabilité visée est d'au moins 10%. Motivant !

Pareille stratégie est-elle compatible avec la neutralité carbone visée pour 2050 par l’entreprise? Très difficile à dire. Le groupe annonce désormais vouloir atteindre la neutralité carbone d'ici à 2050, «pour l’ensemble de ses activités mondiales (Scope 1+2+3)». Sans préciser le mode d’emploi de sa décarbonations.

puits de carbone

Certes, l’entreprise évoque l’amélioration de l’intensité carbone de ses opérations pétrolières, le recours massif au captage-stockage de CO2 et aux «solutions fondées sur la nature». Total veut ainsi que les forêts, les mangroves ou d'autres écosystèmes stockent pour son compte 5 à 10 millions de tonnes de dioxyde de carbone. Audacieux, si l'on se souvient que le réchauffement a plutôt tendance à réduire la capacité des puits de carbone naturels à absorber notre gaz carbonique.  Quels résultats en terme d’émissions absolues de GES? Mystère. Comment Total compte-t-elle s’y prendre pour décarboner les émissions des usagers de ses produits pétroliers (Scope 3)? Là encore, motus.

Ce que l’on sait, en revanche, c’est que le groupe va fortement développer ses activités gazières, notamment de GNL. Or, la production, le transport et la regazéification du GNL peuvent se révéler bien plus néfastes pour le climat que la production de gaz naturel et son transport par gazoduc. Environ 10% du gaz produit sert à la seule liquéfaction (il faut abaisser sa température à -162 °C) du GNL. De plus, certains gisements de gaz sont très riche en CO2 (jusqu'à 60% dans certains puits asiatiques !), qu'il faut séparer du méthane et rejeter dans l'atmosphère.

A cela, il faut ajouter les fuites de méthane inhérentes aux activités gazières, un gaz à effet de serre dont le pouvoir de réchauffement global (PRG) est, par convention, 28 fois supérieur à celui du CO2, sur une période de 100 ans. Or, la durée moyenne de vie du méthane relâché dans l'atmosphère tourne plutôt autour de 9 ans. Ce qui porte le PRG réel du gaz naturel à 84. La neutralité carbone ne sera pas un long fleuve tranquille.