Sortir de la contemplation

Le 29 janvier 2021 par François Gemenne
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L'écologie contemplative ne permet pas de saisir l’Anthropocène
L'écologie contemplative ne permet pas de saisir l’Anthropocène
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Pour garder la Terre habitable, nous devons considérer notre identité de Terriens, estime François Gemenne, spécialiste du climat et des migrations à l'université de Louvain.

L’arrêt brutal de la publication du Journal de l’Environnement arrive à contresens de l’Histoire. A contresens, parce que l’appétence du public pour des informations documentées sur l’état de l’environnement n’a jamais été aussi importante. A contresens, parce que le besoin de décisions politiques fortes et éclairées sur ces sujets n’a jamais été aussi pressant. A contresens, parce que le journal cesse de paraître au moment où l’environnement est enfin entré de plain-pied en démocratie.

un eNjeu de société

A la faveur des mobilisations des jeunes, mais aussi sous l’effet de la pandémie actuelle, nombreux sont ceux qui ont compris que l’enjeu des luttes environnementales n’était pas de ‘préserver la beauté de la Terre’, mais de la garder habitable pour les populations les plus vulnérables. La question du climat n’est pas qu’affaire d’effet de serre et de température: c’est un enjeu de développement, de migrations, de justice. La question de la biodiversité n’est pas qu’affaire d’espèces en danger et de forêts vierges: c’est un enjeu de santé publique, de ressources économiques et de souveraineté. Pour beaucoup, ces dernières années furent un chemin de Damas.

Sur ce chemin, le Journal de l’Environnement posait des balises, indiquait les bifurcations et les intersections. Aujourd’hui, très souvent encore, l’écologie reste associée à une posture contemplative: il s’agit de ‘revenir à la terre’, de se ‘reconnecter avec le vivant’, de rendre hommage à la ‘beauté des paysages’. C’est une écologie parfois apolitique, ni de gauche ni de droite. Je pense que cette écologie-là parle à beaucoup. Mais je dois confesser qu’elle ne me parle pas. Je suis plutôt incapable de reconnaître un chêne d’un platane, ou un jaguar d’un léopard. Les balades en forêt me laissent assez froid, et je goûte peu aux activités de plein air. Ce qui me tracasse et ce qui me fonde mon action, c’est notre capacité à habiter la Terre.

passer de l'Anthropocène à l'Oligocène

Surtout, je ne pense pas que cette écologie contemplative permette vraiment de saisir la pleine mesure de l’Anthropocène. A l’heure où celui qui a popularisé le concept, Paul Crutzen, vient de nous quitter, et alors que les géologues continuent à débattre de la date d’entrée dans cette période géologique nouvelle, il me semble que l’Anthropocène, en tant que concept, nous invite précisément à dépasser cette approche contemplative. Le concept a été critiqué parce que cet «âge des humains» mettait tous les hommes et toutes les femmes sur un pied d’égalité dans leur responsabilité de la transformation de la Terre. Or, on le sait, cette responsabilité repose surtout sur une petite fraction de l’Humanité, dans les pays industrialisés: la majorité de l’Humanité est victime, bien plus qu’elle n’est actrice, des transformations que nous infligeons à la Terre.

chemin à baliser

En ce sens, l’Anthropocène devrait plutôt s’appeler ‘Oligocène’: c’est une critique qu’il faut entendre. Mais si l’on veut considérer la porte de sortie plutôt que le point d’entrée, alors le concept d’Anthropocène, qui englobe tous les hommes et toutes les femmes, prend tout son sens: il s’agit de garder la Terre habitable pour tous, par-delà les frontières. Et le moyen d’y arriver, c’est de réaliser ce que nous avons tous en commun, notre identité de Terriens. C’est de considérer l’autre comme une partie de nous-mêmes. C’est, je crois, le chemin que nous indique l’Anthropocène: quitter la contemplation de cette Terre que nous avons perdue, pour naviguer celle que nous avons transformée.

C’est ce chemin-là que balisait le Journal de l’Environnement, dans une navigation qui ne cédait rien au réel. C’est sur ce chemin que nous place l’Anthropocène, le chemin qui nous emmène de l’entrée à la sortie, de la contemplation à la navigation. Il faudra le poursuivre, mais des balises manqueront.