Santé et biodiversité: la gouvernance internationale fait débat

Le 01 décembre 2020 par Romain Loury
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Le virus SRAS-CoV-2: 63,5 millions de cas, 1,47 million de morts
Le virus SRAS-CoV-2: 63,5 millions de cas, 1,47 million de morts
NIAID

Face au risque pandémique lié à l’érosion du vivant, la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) préconisait fin octobre la création d’une nouvelle instance internationale. Débattue lors d’un webinaire organisé le 30 novembre, l’idée n’enchante guère les experts de la biodiversité.

A-t-il surgi d’animaux sauvages vendus sur le marché de Wuhan, ou s’est-il échappé d’un laboratoire de virologie? A ce jour, l’origine du virus SRAS-CoV-2, agent de la Covid-19, demeure assez obscure. Seule certitude, l’effondrement de la biodiversité, s’il n’est peut-être pas responsable de cette pandémie en particulier, est un facteur clé dans les épidémies mondiales.

Survenant à un rythme accru, les maladies émergentes sont pour 70% d’entre elles d’origine animale: tel est le cas d’Ebola, de Zika, de l’encéphalite à virus Nipah, des grippes, du sida, SRAS et de la Covid-19. Selon les estimations, les mammifères et les oiseaux hébergeraient un total de 1,7 million de virus non décrits à ce jour, dont 540.000 à 850.000 auraient la capacité d’infecter l’homme.

Un risque pandémique qui s’accroît

Comment ces virus, cantonnés à la faune sauvage, parviennent-ils à contaminer l’homme, se propageant parfois à la planète entière? Dans un rapport publié fin octobre, l’IPBES pointait les principaux coupables: déforestation, urbanisation, expansion agricole, commerce d’animaux sauvages. Outre qu’elle favorise la promiscuité entre homme et faune sauvage -souvent avec les élevages domestiques comme intermédiaires-, la chute de la biodiversité agit aussi en érodant «l’effet de dilution» (voir encadré).

Quand la biodiversité noie les pathogènes. Désormais vérifiée pour plusieurs maladies (infections par les hantavirus, maladie de Lyme, etc.), la théorie de l’effet de dilution repose sur le fait qu’un vecteur de maladie, par exemple un moustique, se nourrit du sang de plusieurs espèces animales, leur transmettant le virus. Certaines de ces victimes peuvent l’amplifier, d’autres non. Ces dernières constituent ainsi des ‘culs-de-sac’ virologiques, dans lesquels le virus s’éteint aussitôt. Lorsque le nombre d’espèces à piquer s’amenuise, cet effet de dilution diminue. Ce qui, mathématiquement, accroît le risque d’amplification d’un virus dans la faune sauvage.

Face au lien étroit entre chute de la biodiversité et risque pandémique, il est urgent de «passer d’une approche curative à une approche préventive», a jugé le directeur général de l’Office français de la biodiversité (OFB) Pierre Dubreuil, lors d’un webinaire organisé lundi 30 novembre par l’OFB, la Fondation pour la recherche sur la biodiversité (FRB) et l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri).

«Sans approche préventive, nous serons confrontés de manière récurrente au genre de pandémie que nous vivons actuellement», a ajouté Pierre Dubreuil, qui appelle à «faire travailler ensemble les médecins, les vétérinaires, les agronomes et les écologues». De quelle manière? Dans son rapport d’octobre, l’IPBES proposait la mise en place d’une nouvelle plateforme intergouvernementale, entièrement dédiée à la prévention des pandémies.

La prévention des pandémies, «trou noir institutionnel»

Co-auteur du rapport de l’IPBES et par ailleurs chercheur IRD à l’unité Mivegec (Montpellier)[i], Benjamin Roche estime que la prévention des pandémies constitue en effet «un trou noir institutionnel». Thématique associant la santé et la biodiversité, elle ne répond «pas tout à fait aux rôles de l’OMS, de la FAO et de l’OIE[ii]», trois organismes de «philosophies» très différentes -respectivement médicale, agricole et vétérinaire.

Chacune de ces entités comprend certes «un groupe ‘One Health’, elles disposent de projets en commun pour s’attaquer au problème des zoonoses, mais aucune ne prend vraiment le problème à bras le corps, sauf de manière ponctuelle. Il faut une agence dont c’est le métier d’organiser la prévention des pandémies», a poursuivi Benjamin Roche. Aucun des trois organismes ne dispose en effet d’un «mandat» en matière de protection de l’environnement, et encore moins de commerce des animaux sauvages.

L’idée d’une nouvelle instance a suscité le profond scepticisme des autres participants au webinaire, dont Basile Van Havre, coprésident du groupe de travail sur le cadre post-2020 de la CBD. «Comment est-on passé du constat d’un manque de coordination à ‘il faut une nouvelle instance’, s’est-il étonné. «Nous avons besoin d’intégrer les sujets, et je ne suis pas sûr qu’une nouvelle entité, avec ses propres pouvoirs décisionnels, arrangera les choses», a jugé Basile Van Havre.

Gare à l’approche en silo

Quant au président de la FRB, Jean-François Silvain, il craint que la mise en place d’une telle ‘I3P’ (Plateforme intergouvernementale pour la prévention des pandémies, selon l’acronyme évoqué par Benjamin Roche) ne vienne renforcer l’approche en silo, dont «il faudra bien arriver à sortir à un certain moment».

Comme l’a déjà signalé la FRB, cette stratégie ‘en silo’, qui consiste à traiter les problèmes séparément, n’est pas sans causer quelques heurts, notamment entre la lutte contre le changement climatique et celle pour la biodiversité. C’est pourtant celle qui continue à prévaloir, aussi bien au niveau scientifique (Giec d’un côté, IPBES de l’autre) qu’onusien avec les trois conventions de Rio, (biodiversité, climat, désertification).

Intervenant en clôture du webinaire, la secrétaire d’Etat chargée de la biodiversité, Bérangère Abba, a elle-même jugé qu’«une nouvelle entité n’était peut-être pas nécessaire, ni même souhaitable», estimant préférable de «trouver les interfaces entre les structures existantes». Au niveau national, elle  se dit d’ailleurs «assez partisane» d’un groupe interministériel sur le sujet biodiversité/santé.

Tout aussi controversée, la question de la fiscalité. Afin de prévenir le risque pandémique via la chute de la biodiversité, l’IPBES propose dans son rapport une taxation de la viande, afin de freiner l’élevage, source de déforestation. Pour Basile Van Havre, «l’approche contraignante est un réflexe en matière de réglementation. Mais dans une négociation mondiale [en particulier celle en cours pour le cadre post-2020 de la CBD, ndlr], les façons d’aller de l’avant diffèrent d’un continent à l’autre. Il ne faut pas écarter les approches qui font consensus dans d’autres pays. Et la capacité à accepter des taxes a des limites», a-t-il estimé.



[i] IRD: Institut de recherche pour le développement; MIVEGEC: Maladies infectieuses et vecteurs, écologie, génétique, évolution et contrôle

[ii] OMS: Organisation mondiale de la santé; FAO: Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture; OIE: Organisation mondiale de la santé animale.