Pesticides: les Coquelicots appelés à semer leurs graines

Le 04 septembre 2020 par Romain Loury
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Fabrice Nicolino, l'un des pères des Coquelicots.
Fabrice Nicolino, l'un des pères des Coquelicots.
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Deux ans après la publication de son appel à sortir des pesticides, le journaliste Fabrice Nicolino propose au réseau «Nous voulons des coquelicots» de poursuivre ses actions, en vue d’une sortie de l’agriculture industrielle.

Le 12 septembre 2018, le journaliste Fabrice Nicolino, épaulé par l’association Générations futures, lançait dans Charlie Hebdo l’Appel des Coquelicots. Objectif, obtenir l’interdiction totale et définitive des pesticides de synthèse. Spontanément, des centaines de collectifs se sont regroupés chaque premier vendredi du mois devant les mairies, clamant leur ras-le-bol d’un système agricole en perdition, destructeur de santé et de biodiversité.

Or «Nous voulons des coquelicots» arrive au bout des deux ans initialement fixés. Certes, les pesticides ne sont toujours pas interdits, et certains qui l’étaient semblent même sur le retour. Pourtant, ce mouvement a suscité un fourmillement inédit dans la société française, de plus en plus consciente de l’impasse dans laquelle se trouve notre système agroalimentaire. Ce n’est qu’un début, espère Fabrice Nicolino, qui appelle le réseau à poursuivre son combat.

Quel bilan tirez-vous de ces deux années de Coquelicots?

Cela a été un mouvement assez extraordinaire. Nous sommes partis la fleur au fusil, avec un groupe d’une dizaine de personnes et pas un centime d’euro en poche. Il a fallu trouver de l’argent, des moyens, nous avons fait cela en amateurs. Puis il y a eu l’appel lancé dans Charlie Hebdo (le 12 septembre 2018), et nous avons récolté 100.000 signatures électroniques dès les premiers jours! Au premier rendez-vous, le 5 octobre, nous avons été stupéfaits par les centaines de manifestations à travers la France. Au cours de ces deux ans, nous avons compté jusqu’à 800 collectifs locaux, et autant de rassemblements. C’est donc un mouvement puissant, ramifié, avec des dizaines de gens actifs, et qui a marqué l’opinion.

Certes, nous n’avons obtenu que 1,2 million de signatures, ce qui n’est pas ce dont nous avions rêvé [le mouvement visait 5 millions de signatures en deux ans, ndlr]. Une partie d’entre elles sont sous forme électronique, une autre moitié ont été récoltées dans des marchés, des halls de gare, des salles d’attente de médecins. Et cela, c’est précieux: cela montre que beaucoup de gens en ont marre de ce système criminel.

Par ailleurs, nous avons réussi à faire entrer la question des SDHI dans l’espace public [avec France nature environnement et Générations futures, Nous voulons des coquelicots a engagé fin janvier une procédure judiciaire pour demander l’interdiction de trois de ces fongicides, ndlr]. Nous nous sommes par ailleurs penchés sur les métabolites des pesticides. Certains d’entre eux sont aussi, voire plus toxiques, que les pesticides dont ils dérivent. Or beaucoup d’entre eux ne peuvent être recherchés dans l’eau. C’est une situation incontrôlée et incontrôlable.

Cette mobilisation a-t-elle été entendue par les pouvoirs publics?

Non, et c’est la deuxième leçon que je tire de cette expérience. Le mouvement a été insulté par les autorités, je considère cela comme une gifle. Dans une démocratie, il faut respecter les mouvements populaires. La moindre chose, ce serait que les autorités publiques s’interrogent face à un tel phénomène. Or en deux ans, aucun ministre, aucun secrétaire d’Etat, aucun cabinet n’a jamais essayé de prendre contact avec nous. C’est le signe d’un affaissement des valeurs démocratiques.

Pour marquer l’échéance des deux ans, vous avez sollicité un rendez-vous avec la ministre de la transition écologique, Barbara Pompili, afin de lui remettre les signatures. Vous l’avez finalement obtenu, comptez-vous lui parler du dossier des néonicotinoïdes?

Bien évidemment. Ce retour des néonicotinoïdes est une honte démocratique. Le combat contre ces pesticides a duré 25 ans, et après autant d’années d’effort, ils ont été interdits par Barbara Pompili [alors secrétaire d’Etat chargée de la biodiversité, dans le cadre de la loi biodiversité d’août 2016, ndlr]. Face à ce nouvel épisode, elle aurait dû jouer le seul rôle possible pour elle, celui de la défense du vivant. Qu’elle laisse le reste au ministère de l’agriculture.

Après deux ans d’existence, les Coquelicots vont-ils se faner le 12 septembre?

Le mouvement ne s’arrête pas, loin de là. Nous espérons qu’il continuera à mener des actions, il reste beaucoup de projets dans les tiroirs. Notamment afin de faire cesser la production et l’exportation de pesticides interdits en Europe vers l’Afrique, le Brésil et l’Asie, ce qui est une infamie. Ou afin de s’intéresser à La Réunion, ou nous craignons que se déroulent des choses aussi troubles que le chlordécone.

Mais au bout de ces deux ans, le noyau national est épuisé. Je ne me sens plus du tout d’attaque pour reprendre le collier, j’espère que le réseau existant trouvera ses responsables. Et il faut reconnaître que le confinement [entré en vigueur mi-avril] nous a cassé les reins. Juste avant cela, nous avions organisé, le 15 février, un grand rendez-vous très réussi [à l’Hôtel de ville de Paris] avec plusieurs centaines de Coquelicots, nous en sommes repartis avec beaucoup d’énergie et de projets. Avec la crise, les rassemblements n’ont plus pu se faire, ou alors de façon masquée, cela a engendré une baisse de moral dont on ne s’est pas remis.

Dans le sillon des Coquelicots, vous souhaitez lancer un nouvel appel, «Nous voulons des paysans».

On ne lance pas vraiment un nouveau mouvement, on propose aux Coquelicots de s’en saisir. L’idée, que nous avons eue à l’automne 2019 lors d’une réunion à Langouët[i], c’est qu’il nous faut un plan de sortie de l’agriculture industrielle. Pour cela, on pense que la bonne distance, c’est 10 ans. Nous l’avons chiffré à 300 milliards d’euros, soit 30 milliards par an. Ce n’est pas irréaliste, car l’Etat peut trouver beaucoup d’argent lorsqu’il en a besoin[ii].

Il s’agirait d’aider les paysans à sortir de ce cauchemar, et de permettre l’installation d’un million de jeunes paysans en France. Car il faut reconquérir cet espace-là. Face à la crise terrible qui nous attend, il sera fondamental d’avoir des paysans, capables de modifier leurs cultures selon la situation. C’est un changement révolutionnaire, mais qui doit se faire de manière pacifique. Nous avons espoir en une paysannerie moderne, qui aura rompu avec le système de l’agriculture industrielle.



[i] Le maire de cette commune du Morbihan, Daniel Cueff, a été le premier en France à prendre un arrêté anti-pesticides, interdisant leur épandage à moins de 150 mètres des habitations. Si d’autres l’ont suivi, son arrêté a été annulé en octobre 2019 par la justice.

[ii] Pour rappel, le plan de relance annoncé jeudi 3 septembre par le gouvernement va consacrer 1,2 milliard d’euros à l’agriculture, sur les deux prochaines années. La révolution attendra.