Obésité: une pandémie oubliée que la Covid-19 a réveillé !

Le 28 août 2020 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Un phénomène mondial peu intégré aux politiques sanitaires.
Un phénomène mondial peu intégré aux politiques sanitaires.
Buchet-Chastel

Après trois ans d’enquête, le journaliste Yves Leers publie un livre choc sur l’obésité. Un phénomène mondial, aux causes industrielles bien connues, que les gouvernements se refusent bien souvent à combattre. Exposé des faits.

C’est sans doute l’une des plus terribles révélations de La fabrique de l’obésité[1]. Dans le livre qu’il publie le 10 septembre, Yves Leers met le doigt sur une terrible vérité, rarement commentée par les autorités sanitaires: plus de la moitié des victimes de la pandémie de Sras-COV2 sont des obèses. «Ce n’est pas forcément surprenant, explique le journaliste. La plupart des personnes obèses sont également victimes de maladies chroniques, comme le diabète ou les troubles cardio-vasculaires. Ils ont été frappés par le coronavirus d’abord en raison d’un mauvais état de santé, comme l’a répété le Réseau Environnement Santé (RES).» Un nouveau signal d’alerte pour cette autre épidémie qui ne dit pas son nom: l’obésité.

Suspect n°1 : la malbouffe

Planétaire, ce phénomène trouve ses racines en pleine révolution agricole. «Dans les années 1960, l’agriculture américaine était devenue tellement efficace qu’elle s’est trouvée structurellement en état de surproduction. L’industrie agro-alimentaire a trouvé les moyens d’écouler les productions excédentaires», résume l’auteur de Ça chauffe dans nos assiettes. Les moyens : les chaînes de restauration rapide, ouvertes en tout lieu à toute heure, la création du snacking pour boire et manger dans la rue (chose impensable jusqu’alors !). Et surtout la mise sur le marché de myriades d’aliments peu nourrissants, terriblement addictifs, gras, surdosés en sucres et en sel. Toxiques ! Les résultats ne se font pas attendre. Dès les années 1970, certains scientifiques américains s’alarment de la rapide prise de poids de leurs contemporains. Un syndrome à prise rapide alimenté par de larges rasades de sodas très riches en sucres.

Même si son importance est déterminante, la malbouffe n’est pas seule responsable. «En modifiant notre système hormonal, les perturbateurs endocriniens contribuent aussi à la propagation de cette pandémie non infectieuse.» D’autres facteurs complètent le tableau : précarité, stress et «la boulimie entretenue par le pire des marketings».  

La déferlante du burger et de l’alimentation ultra transformée quitte rapidement les eaux américaines: Europe, Amériques, Asie, toute la planète succombe ou presque. «On note tout de même une certaine résistance des pays avec une solide culture gastronomique, comme les pays de l’Europe du Sud ou le Japon», commente le journaliste. Cela ne protège pas la Chine, où moins de 1% de la population était obèse en 1980, contre 5 % en 2018.

Fat Future ?

Les perspectives restent sombres. Le fléau mondial de l’obésité et du surpoids frappe déjà 700 millions de personnes chaque année, dont 4 millions succombent. Sans renforcement des politiques de santé publique et de nutrition, on comptera un milliard d’adultes obèses en 2030. Et cela n’est pas qu’une question de santé publique. Mais aussi d’environnement. Car, en mangeant plus que les autres, de préférence des produits transformés et donc emballés, les «gros» alourdissent notre bilan environnemental collectif. La surconsommation liée au surpoids et à l’obésité représenté l’équivalent de 140 Mt de déchets alimentaires supplémentaires dans le monde, soit 10% du gaspillage alimentaire mondial, tel qu’évalué par la FAO. Le GIEC n’aimera pas cela non plus. Car, l’empreinte carbone de la population dont l’indice de masse corporelle est supérieur à 25 est importante: les 2,7 milliards d’obèses et d’humains en surpoids émettent 20% de carbone de plus que les personnes au poids normal. «C’est comme si la terre comptait un milliard d’habitants en plus», résume Yves Leers.

Fat Future? Pas nécessairement, estime le spécialiste des questions d’alimentation et de climat. En France, les députés Jean-Marie Le Guen (PS) et Loïc Prud’homme (LFI) ont tenté, en 2005 et 2019, de légiférer. Au terme de six mois d’enquête parlementaire sur les conséquences de l’alimentation industrielle, ce dernier parviendra à faire adopter par l’assemblée nationale une loi «visant à améliorer la qualité nutritionnelle des aliments et à encourager les bonnes pratiques alimentaires». Détricoté par la majorité présidentielle, le texte conservera l’indice Nutri-Score. Faible consolation.

Grosse France? Oubli, retard à l’allumage ou volonté de cacher une vérité qui dérange? Les chiffres officiels sont rares sur les obèses tricolores. L’IGAS compte certes 8 millions d’adultes obèses. Pour le reste, c’est un peu flou. Le coût pour la société française de la pandémie de surpoids est ainsi estimé entre 22 et 55 milliards par an, selon que les calculs soient issus de la Cour des comptes ou de l’assemblée nationale. A comparer aux 160 milliards de chiffre d’affaires annuel des industries agro-alimentaires nationales.

Car, des pans entiers de la population, les plus modestes de préférence, continuent de consommer une alimentation industrielle, trop grasse, trop sucrée, trop salée, riches en additifs. Au Royaume-Uni, un repas sur deux est issu d’une alimentation ultratransformée: un record européen !

gouvernements courageux

La reconquête de la santé alimentaire n’est pas une utopie. Plusieurs gouvernements courageux ont engagé la bataille, en adoptant des stratégies différentes. Tout en obligeant l’industrie à substituer le chlorure de potassium au chlorure de sodium, la Finlande a engagé un vaste programme d’éducation des enfants aux bonnes habitudes alimentaires.

Au Chili, les aliments industriels trop nocifs sont frappés d’un avertissement qui ressemble à celui illustrant les paquets de cigarettes. Dans l’empire du soleil levant, c’est encore plus simple : l’obésité (qui ne concerne que 4% de la population) est … interdite. Adoptée en 2008, une loi oblige les entreprises employant des obèses à leur faire suivre un régime drastique, avec contrôle des résultats à la clé.

Un espoir

C’est la conclusion pleine d’espoir du livre: le surpoids n’est pas une fat-alité. Améliorer la qualité de vie des Français, leur santé, ne tient pas seulement au nombre de fruits et de légumes consommés chaque jour ni aux calories grillées en faisant son jogging, comme le répètent depuis des lustres les autorités françaises. Non, c’est affaire, avant tout, de courage et de détermination politique. Ce qui oblige, parfois, à se fâcher avec certains groupes de pression. Faut-il rappeler que la France est un gros producteur de sucre, de sel et de produits alimentaires ultratransformés.



[1] La fabrique de l’obésité, Yves Leers, Buchet-Chastel, 2020. A paraître, le 10 septembre.