Nucléaire: les (im)précisions d’Elisabeth Borne

Le 08 janvier 2020 par Valéry Laramée de Tannenberg
Imprimer Twitter Facebook Linkedin Google Plus Email
ajouter à mes dossiersRéagir à cet article
Elisabeth Borne pas convaincue de l'intérêt du projet technocentre de Fessenheim.
Elisabeth Borne pas convaincue de l'intérêt du projet technocentre de Fessenheim.
AN

 

Interrogée par les députés, la ministre de la transition écologique a tenté d’éclairer la représentation nationale sur les choix atomiques du gouvernement. Pas toujours simple à suivre.

L’Assemblée nationale continue d’esquisser l’avenir de la filière nucléaire tricolore. Après avoir entendu l’audit de Jean-Martin Foltz et la réponse d’EDF (avec son plan Excell), les commissions du développement durable et des affaires économiques entendaient, ce 8 janvier, la ministre de la transition écologique. L’occasion pour Elisabeth Borne de préciser la vision de l’Etat, laquelle a pu paraître fluctuante, ces derniers mois.

Prenant le contre-pied du P-DG d’EDF, la locataire de l’Hôtel de Roquelaure a indiqué que le nucléaire n’était pas forcément l’énergie de référence du futur bouquet électrique français. Certes, le gouvernement a mandaté l’opérateur historique pour évaluer les conditions et le coût de réalisation de 6 EPR de seconde génération. Poussé par EDF, qui est désormais concepteur-ensemblier et constructeur de réacteurs, depuis la reprise d’Areva, ce scénario n’est pourtant pas jugé gagnant à coup sûr.

Exit le technocentre. Que n’a-t-on imaginé comme nouvelle industrie pour employer les personnels que l’arrêt des réacteurs de Fessenheim, au printemps, poussera vers le chômage? En son temps, Ségolène Royal proposait d’implanter une usine de voitures électriques. Au printemps dernier, François de Rugy promettrait l’implantation d’un technocentre d’EDF devant recycler les métaux issus du démantèlement des centrales françaises et allemandes. Devant les doutes exprimés par les autorités allemandes, Elisabeth Borne ne peut que se rendre à l’évidence: «très franchement ça ne me paraît pas forcément une piste facilement concrétisable.»

En parallèle, a précisé la ministre, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) et le gestionnaire français des lignes à haute tension, RTE, planchent sur un scénario «100% renouvelables». Programme qui devrait prévoir une importante composante de stockage d’électricité, sous forme de production d’hydrogène, a-t-elle confirmé.

L'EPR sinon rien

Pas question, en revanche, d’opter pour une autre technologie que celle de l’EPR 2. La mise au point de nouvelle génération de réacteurs à neutrons rapides (projet Astrid, aujourd'hui abandonné) ou de petits réacteurs modulaires (SMR) est réputée trop coûteuse. «Et ne se justifie plus dans la situation actuelle» où le risque de pénurie d’uranium est écarté.

Curieusement, c’est en se basant sur le même raisonnement qu’elle justifie la poursuite de l’exorbitant programme Iter[1], dont le premier plasma n’est pas prévu avant 2025 et dont la pleine exploitation pourrait seulement intervenir 10 ans après. D’ici là, l’Europe devra dire si elle souhaite poursuivre son investissement massif en faveur de la fusion nucléaire, probablement cette année.

réinventer le soleil

En attendant de réinventer le soleil, de nombreuses décisions devront être prises. A commencer par la mise en œuvre du prochain plan national de gestion des matières et déchets radioactifs (PNGMDR), dont les conclusions du débat public viennent d’être publiées. Une première esquisse est attendue pour ce mois de février. L’office parlementaire des choix scientifiques et technologiques (OPECST) sera ensuite saisi pour l’avaliser. Objectif visé: un début de mise en œuvre pour le «premier semestre 2021.»

Ambitieux. Car, le gouvernement attend toujours de l’Andra des idées (validées par l’Autorité de sûreté nucléaire) pour traiter efficacement ses 40.000 colis de déchets nucléaires bitumés, «dont le classement en faible activité à vie longue est exclu», a souligné Elisabeth Borne.

Quid du MOX?

Pour réduire les stocks de combustibles usés, le gouvernement doit aussi trouver un nouvel emploi au MOX. Actuellement, ce combustible hybride (un mélange d’uranium enrichi et de plutonium issu du recyclage de combustible usé) n’est utilisable que dans les réacteurs de 900 MWe. Or, 16 d’entre eux doivent être fermés d’ici à 2035. D’où l'idée d’autoriser le «moxage» des 20 tranches de 1.300 MWe. Un projet dont la révélation a fait bondir la députée Delphine Batho, ancienne ministre chargée de l’énergie. Le feu vert n’est pas encore donné. Et il devra recevoir l’aval de l’ASN.

Techniques, ces décisions devront néanmoins être rapidement arrêtées. Car, elles conditionnent le volume et, peut-être, la géométrie du Cigéo, le futur centre d’enfouissement géologique des déchets nucléaires promis pour 2030 par l’Andra. Pour un coût (décidé par Ségolène Royal) de 35 Md€. Une ardoise qu’il faudra probablement réviser à la hausse.



[1] Le montant du dernier devis de l’installation en cours de construction à Cadarache tourne autour de 20 Md€ : quatre fois le coût initialement prévu en 2006.