Nucléaire: le passage des 40 ans s’annonce plus difficile que prévu

Le 03 décembre 2020 par Valéry Laramée de Tannenberg
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EDF devra investir près de 1 milliard par réacteur.
EDF devra investir près de 1 milliard par réacteur.
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Dans le projet de décision qu’elle met en consultation, ce 3 décembre, l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) dévoile la liste des travaux qu’elle entend imposer à EDF pour que ses réacteurs de 900 MW puissent, éventuellement, fonctionner au-delà de 40 ans. En passant, le gendarme du nucléaire français s’interroge sur la capacité de la filière à accomplir ce tour de force industriel.

Un petit acte administratif qui aura de lourdes conséquences industrielles. Ainsi pourraient être résumés les enjeux de la consultation du public, lancée ce jeudi 3 décembre par l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN). Jusqu’au 15 janvier prochain, les internautes pourront commenter le projet de décision du gendarme du nucléaire français concernant la poursuite du fonctionnement des 32 réacteurs de 900 MW au-delà de 40 années de fonctionnement. Diablement complexe, ce problème structurera l’ensemble du secteur nucléaire tricolore.

Ce n’est un mystère pour personne, EDF veut exploiter le plus longtemps possible ses réacteurs existants. Or, contrairement à d’autres grands pays nucléaires, comme les Etats-Unis, la France ne fixe aucune limite d’utilisation à ses centrales. Tous les 10 ans, l’exploitant doit réaliser une minutieuse revue de détails pour vérifier que les composants de l’installation nucléaire de base peuvent fonctionner 10 années de plus. EDF profite des mois d’arrêt induits par cette «visite décennale» (VD) pour effectuer d’importantes opérations de maintenance. Voilà pour le paysage habituel.

un rythme soutenu

Mises en service entre 1977 et 1987, les 32 tranches du palier 900 MW en fonctionnement[1] devront passer leur VD 4 dans les prochaines années[2]. «A partir de 2021, 4 à 5 réacteurs par an devront assurer leur quatrième réexamen décennal», note Bernard Doroszczuk. Soutenu, ce rythme va s’accélérer à partir de 2026, année où démarreront les réexamens du palier suivant: les réacteurs de 1300 MW, rappelle le président de l’ASN.

Ces «visites» interviennent dans un contexte particulier. Pour allonger la durée de vie de ses centrales, EDF a engagé, depuis 2015, son Grand Carénage. En accord avec la doctrine française, qui veut que le niveau de sûreté des centrales soit régulièrement rehaussé, l’électricien a engagé un vaste programme de mise à niveau de ses installations. A cela, il faut ajouter les travaux imposés par le retour d’expérience de Fukushima. Au total, la modernisation de chaque réacteur nécessitera 800 à 900 M€ de travaux. Ce ne sera sans doute pas suffisant.

fukushima et réchauffement

Si l’ASN souscrit en tout point au programme de travaux proposé (globalement puis centrale par centrale) par EDF, le gendarme du nucléaire entend imposer des modifications supplémentaires. «Il s’agit par exemple de renforcer la résistance à la chaleur du corium[3] de la dalle de béton du fond du bâtiment réacteur ainsi que de certains murs», détaille Rémy Catteau. Conséquence indirecte de l’accident de Fukushima, l’autorité administrative veut aussi, en cas d’accident, qu’EDF puisse injecter deux fois plus d’eau borée qu’actuellement pour réduire le risque de dénoyage des combustibles usés stockés dans la piscine de refroidissement.

L’ASN n’a pas oublié non plus que le réchauffement ne cessera d’influer sur le temps qu’il fait. Raison pour laquelle, EDF devra prouver que ses centrales résistent à des canicules non pas décennales mais centenales voire décamillénaires, insiste le directeur des centrales nucléaires de l’ASN. L’électricien devra sans doute investir dans d’imposants systèmes de climatisation et de refroidissement. «Il y aura sans doute des surcoûts», confirme le directeur général de l’ASN, Olivier Gupta.

une charge de travail considérable

L’ampleur des travaux s’annonce considérable. Plus encore que ce qu’a anticipé l’industriel. Ce qui n’est pas sans inquiéter l’ASN. «La charge industrielle qui pèsera sur la filière nucléaire française est sans précédent depuis 10 ans», confirme Bernard Doroszczuk. EDF et ses sous-traitants sont-ils gréés en conséquence, s’interrogent les gendarmes de l’atome. Certes, depuis la catastrophe industrielle de la construction de l’EPR de Flamanville, les entreprises de l’atome français montrent de la bonne volonté.

Aiguillonné par le gouvernement, EDF a dégainé son programme Excell. Objectif: améliorer la performance des entreprises et la qualité des gestes techniques (les soudures notamment). Il faudra faire mieux qu’à Flamanville, du premier coup et dans des proportions très supérieures à celles du chantier cotentinois. «Pour le secteur de la mécanique, la charge de travail va être multipliée par 6,6 par rapport à celle de 2020», résume le président de l’ASN.

Pari industriel pour EDF, le chantier du passage des 40 ans l’est aussi pour ses filiales (Framatome) et ses sous-traitants. Après la retentissante faillite de l’EPR, un nouvel échec signera leur incapacité à conduire à bien un nouveau programme nucléaire. L’Etat et EDF imaginent construire une demi douzaine d’EPR de nouvelle génération, un réacteur dont le design est encore dans les cartons. La décision ne sera pas prise avant le second semestre 2022. Au mieux. Ce qui laisse peu de temps aux industriels pour faire leurs preuves.



[1] Les deux réacteurs de la centrale de Fessenheim ont été définitivement arrêtés au premier semestre.

[2] Selon toute probabilité, les 12 réacteurs qui devront être définitivement arrêtés entre 2029 et 2035 auront atteint leurs 50 ans à l’échéance fixée par la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE).

[3] Le corium est le nom donné à la lave qui se formerait en cas de fusion du cœur du réacteur.