Nanomatériaux: un nouvel amiante?

Le 07 mars 2016 par Romain Loury
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Les nanos, un débat insuffisant
Les nanos, un débat insuffisant
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Les nanomatériaux sont-ils les grands oubliés de la santé environnementale? Face aux difficultés scientifiques, aux réticences des industriels et à la méconnaissance du public, Avicenn, association d’expertise plutôt que de militantisme, appelle à la vigilance dans un récent ouvrage.

Que sont les nanomatériaux? Quels risques posent-ils pour l’environnement et la santé? Quels sont les défis à relever pour les chercheurs, les politiques, les industriels et la société civile? Autant de questions auxquels répond le livre[i] publié par Avicenn, qui anime le site d’information VeilleNanos, et dont le JDLE a interviewé l’un des auteurs, Mathilde Detcheverry.

JDLE: Comment expliquer la faiblesse du débat public sur les nanomatériaux, quand on  le compare, par exemple, à celui sur les pesticides ?

Mathilde Detcheverry: Sur les pesticides, on a beaucoup de données sans appel. Même s’il y peut y avoir des intérêts divergents, il n’y a plus vraiment de controverse scientifique, et le débat est sur la place publique. Sur les nanomatériaux, des études montrent des effets toxiques, mais il y a encore beaucoup d’incertitudes. Il y a énormément de produits différents en jeu, on n’en est pas encore à établir des relations de cause à effet pour des produits de consommation identifiés. De ce fait, il est difficile de mobiliser sur un tel sujet.

JDLE: Dans votre livre, vous expliquez le peu de parole associative du fait de la présence d’Avicenn, qui occupe déjà le terrain, ce que vous qualifiez d’effet non désiré.

Mathilde Detcheverry: C’est en effet ce que certaines associations nous ont dit. Nous considérons au contraire que nous sommes là pour informer les associations: nous prônons la transparence, mais nous sommes avant tout des observateurs. Nous ne sommes pas dans le militantisme ou dans le plaidoyer, nous n’avons pas vocation à nous substituer aux associations.

JDLE: Dans l’ensemble, les pouvoirs publics vous semblent-ils jouer leur rôle sur ce sujet de sécurité sanitaire?

Mathilde Detcheverry: La thématique des nanomatériaux est prise en compte de manière largement insuffisante. C’est un sujet très complexe, qui nécessite une coordination interministérielle: or les enjeux sont très différents au ministère de l’écologie et au ministère de l’économie. Par ailleurs, nous avons du mal à comprendre le silence du ministère de la santé sur la question, de même que celui du ministère de l’agriculture.

JDLE: Comment jugez-vous le registre R-nano, qui a publié fin février son troisième rapport annuel, et dont l’objectif est de recenser tous les nanomatériaux fabriqués ou importés en France?

Mathilde Detcheverry: Un nombre important d’entreprises jouent le jeu, mais R-nano ne dispose pas de dispositif de contrôle quant au fait que les acteurs remplissent bien leur obligation de déclaration. De plus, il y a un effet passoire: par exemple, R-nano ne recense que moins de 1 kg de nano-argent pour toute la France. C’est un chiffre dérisoire, alors que c’est l’un des nanomatériaux les plus utilisés dans les produits de consommation courante.

Il y a d’une part le fait que ces substances ne sont déclarées que lorsqu’elles sont à l’état de nanomatériaux, pas lorsqu’elles sont déjà incorporées aux produits importés. D’autre part, il y a la définition [européenne et française] assez stricte des nanomatériaux, qui indique que ne sont considérés comme tels que les produits dont au moins 50% est d’une taille comprise entre 0 et 100 nanomètres.

JDLE: Dans votre livre, vous évoquez l’amiante à quelques reprises. La même situation est-elle à craindre avec les nanomatériaux ?

Mathilde Detcheverry: Dans son rapport sur les nanotubes de carbone, l’Anses [Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail] évoque des effets très similaires. Nous essayons de ne pas agiter gratuitement le chiffon rouge, mais il faut empêcher qu’une telle situation se reproduise: il existe déjà plusieurs signaux qui doivent nous mettre en alerte.



[i] «Nanomatériaux et risques pour la santé et l’environnement, soyons vigilants», Avicenn, éditions Yves Michel