Les protéines végétales, première culture à relocaliser

Le 07 mai 2020 par Stéphanie Senet
Imprimer Twitter Facebook Linkedin Google Plus Email
ajouter à mes dossiersRéagir à cet article
La SNBC prévoit de quasiment doubler la production française de légumineuses entre 2015 et 2030
La SNBC prévoit de quasiment doubler la production française de légumineuses entre 2015 et 2030

Alors que des voix s’élèvent pour «rebâtir la souveraineté alimentaire» de la France, plusieurs organisations recommandent de relocaliser la production de protéines végétales au nom des enjeux environnementaux, climatiques et sanitaires.

Elles sont incluses dans toutes les bonnes recettes agro-écologiques, climatiques et sanitaires. Les protéines végétales, contenues dans les légumineuses et les céréales, renferment de nombreux atouts au plan nutritionnel et environnemental qui lui permettent de remplacer les protéines animales. Mais la production française reste limitée. «C’est une production emblématique de notre dépendance aux importations. Pour le seul soja, on estime que les importations directes et indirectes s’élèvent à 4,8 millions de tonnes par an. C’est pourquoi il existe des enjeux majeurs de relocalisation, pour fixer davantage d’azote et réduire la déforestation importée», explique Arnaud Gauffier, directeur des programmes au WWF France.

Un contexte commercial défavorable

«La France connaît un déficit de 37% en protéines végétales», précise Gilles Trystram, directeur général d’AgroParisTech. Un déficit historique lié à la conclusion d’un accord entre les Etats-Unis et l’Europe au moment du lancement de la politique agricole commune (PAC) en 1962. En échange, la Communauté économique européenne a accepté de supprimer tous les droits de douane visant l’entrée des protéines végétales. Ce qui a poussé les agriculteurs français et européens à s’en détourner. «Pour relocaliser la production, il va falloir des mesures fortes pour réorganiser les filières françaises dans un contexte commercial défavorable», prévient Pierre-Marie Aubert, spécialiste des politiques agricoles à l’Iddri.

Agir sur la PAC et sur la demande

La réforme en cours de la PAC représente l’un des principaux leviers, en s’appuyant notamment sur les aides couplées (à l’hectare et à la production de protéines végétales par exemple) et sur les paiements pour services environnementaux (pour la fixation de l’azote). Mais elle est loin de suffire. «Elle devra aussi s’accompagner d’une hausse de la demande, aussi bien pour l’alimentation humaine que pour l’alimentation animale, et les éleveurs ne sont pas prêts de suivre, aujourd’hui, pour des raisons de coût», poursuit Pierre-Marie Aubert.

Un nouveau modèle d’élevage

«Le modèle polycultures-élevage, avec des protéines végétales pour nourrir les animaux, est pour nous le modèle d’avenir», estime Nicolas Girod, porte-parole de la Confédération paysanne. «Il demande de retrouver une technicité agronomique, perdue au fil du temps, pour améliorer les rotations et les semences. Mais c’est un enjeu grisant pour le paysan qui veut retrouver le lien au vivant. En Bourgogne, par exemple, les filières du soja et du colza ont été reterritorialisées grâce à des soutiens financiers», poursuit-il. Au plan national, ces soutiens sont facturés à moins de 10 milliards d’euros pour financer les installations de production, selon une extrapolation de l’Iddri sur la base des investissements récents.

Climat et nutrition

Pour convaincre les pouvoirs publics, la filière des protéines végétales a plus d’une corde à son arc. «Au plan climatique, la Stratégie nationale bas carbone recommande de quasiment doubler les surfaces dédiées à la culture de légumineuses en France en 2030 et de les quadrupler en 2050 pour atteindre respectivement 660.000 hectares puis 1,6 M ha contre 392.000 ha en 2015», note Pierre-Marie Aubert, spécialiste des questions agricoles à l’Iddri. A noter que cette production a légèrement progressé en 2017 pour atteindre 457.000 ha.

Au plan nutritionnel, ensuite, le Programme national[1] préconise de quadrupler la consommation des Français en légumes secs, pour passer de 5 à 20 grammes par jour en moyenne. Aujourd’hui, une personne consomme en moyenne 100 g de protéines par jour, dont 60% de protéines animales. «Il faut que l'autonomie protéique aille de pair avec une transition protéique, c'est-à-dire réduire simultanément la consommation totale de protéines, environ deux fois supérieure aux besoins quotidiens, et inverser le ratio entre les protéines animales et végétales pour obtenir deux tiers de végétales pour un tiers d'animales», souligne Pierre-Marie Aubert.

Une stratégie oubliée

Le ministre de l’agriculture est pour l’instant aux abonnés absents. S’il a déclaré (cf encadré) qu’une autonomie totale devait être trouvée pour les protéines végétales, sa stratégie nationale ne cesse d’être reportée. Elle était attendue fin novembre 2019, après neufs neufs mois de concertation. «Elle est reportée à l’automne prochain», a précisé au JDLE le cabinet de Didier Guillaume.

Autonomie et débat / Dans un entretien accordé à la France agricole, le ministre Didier Guillaume a déclaré, le 6 mai, qu’il fallait «avancer, dans les 10 ans, vers l’autonomie protéique en France et donc changer de modèle». Il a aussi annoncé la nécessaire indépendance pour les fruits et légumes, alors que la filière ne couvre actuellement que 50% de la consommation des Français, en pic de production. Quant au débat public sur la réforme de la PAC lancé le 23 février, il a déclaré qu’il avait «le droit de ne rien dire, juste celui de payer (1,5 million d’euros)». «Mais quand il s’agira d’aller à Bruxelles pour signer la PAC, c’est bien moi qui serai autour de la table avec mes 26 collègues». Les participants au débat national apprécieront.

 (1) Programme national Nutrition Santé 2019-2023