Les banques publiques de développement peinent à se décarboner

Le 06 novembre 2020 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Objectif en vue.
Objectif en vue.
OCDE

La France organise, la semaine prochaine, le premier sommet des banques publiques de développement. L’occasion de fixer un cadre pour orienter leurs investissements vers le bas carbone. Ce qu’elles peinent terriblement à faire.

C’est sans doute l’un des rares succès arrachés par les diplomates danois. A l’issue de la COP 15 de Copenhague (2009), les chefs d’Etats et de gouvernements des pays les plus riches avaient fait une promesse. Dès 2020, ils consacreraient, collectivement, 100 milliards de dollars par an pour aider les pays les plus vulnérables à s’adapter aux conséquences du réchauffement.

Etant entendu que ces financements devraient être complémentaires à ceux déjà engagés par les nations les plus industrialisées. Vital pour la bonne marche des négociations internationales, cet engagement aura pourtant du mal à être tenu. Et la pandémie de Covid-19 n’est pas seule responsable.

peu d'argent pour l'adaptation

Dans l’estimation des financements «climat» qu’elle publie, ce vendredi 6 novembre, l’Organisation pour la coopération et le développement économiques (OCDE) remet les pendules à l’heure. En 2018, les pays développés ont consacré près de 79 milliards de dollars (67 milliards d’euros) à la lutte contre le réchauffement, en hausse de 11% par rapport à 2017. Hors crédits à l’exportation, les financements publics bilatéraux représentent 41% de ce total, devant les financements publics multilatéraux (37%). Les investissements imputables au secteur privé stagnent, aux alentours de 18%.

Ces financements, qui sont des prêts pour 58% d’entre eux, ont très majoritairement servi à financer des projets de réduction d’émission de gaz à effet de serre (atténuation). Seuls 19% de cette manne ont contribué à l’adaptation des effets du réchauffement. La faute à la rareté des projets, mais aussi à la quasi impossibilité de les rentabiliser. Ce qui écarte les financiers du secteur privé.

l'Asie rafle la mise

A quoi ont servi ces milliards? Sans surprise, ce sont les secteurs émetteurs de CO2 qui raflent la mise. L’énergie, les transports et l’assainissement représentent respectivement 34% et 14% des financements climatiques. Accessoirement, ce sont aussi des secteurs dans lesquels excellent les industries des pays … industrialisés. Soutien aux pays vulnérables est souvent synonyme d’exportation.

Avec 43% des financements, l’Asie est la région la plus choyée par les investisseurs. Normal, c’est là que se réalisent les plus grands travaux d’infrastructure. L’Afrique recueille tout de même 25% des montants, devant les Amériques (17%) et l’Europe (4%).

Tels quels, ces chiffres ne devraient pas inquiéter. Les pays les plus riches peuvent encore atteindre les 100 milliards de dollars d’ici la fin de l’année. Les plans de relance adoptés ces dernières semaines ou sur le point de l’être leur offre de sérieuses capacités financières. Mais là n’est, peut-être, pas l’essentiel?

développer et décarboner

A quatre jours de l’ouverture du sommet Finance en commun, qui réunira en visioconférence les représentants de 450 institutions financières publiques de développement (Caisse des dépôts, Agence française de développement, en France), les militants d’ONG du Réseau Action Climat-France (RAC) fustigent les contradictions qui traversent ces banques publiques.

Au nom de l’aide au développement, voire de la transition énergétique, elles peuvent financer l’exploitation d’énergies fossiles. Paris s’apprête à garantir les investissements que Total et le parapétrolier TechnipFMC entendent réaliser pour exploiter d’importants gisements de gaz. Les deux partenaires français veulent construire trois trains de liquéfaction de gaz et trois plateformes gazières en Arctique russe.

Certes, le gaz est toujours considéré par l’Agence internationale de l’énergie (AIE), l’Union européenne ou le ministère français de l’industrie comme une énergie de transition. Mais la production annuelle de 20 millions de tonnes de GNL par an (l’objectif d’Arctic LNG 2) générera nécessairement une soixantaine de millions de tonnes de CO2 par an.

le gaz s'accroche

Comment engager les institutions financières sur la voie de la décarbonation? Pas simple. Officiellement, les banques publiques de développement se sont engagées, en 2017, à aligner leurs activités avec les objectifs définis lors de la COP 21. Cinq ans après la signature de l’accord de Paris, on cherche toujours un cadre définissant l’investissement neutre ou bas carbone.

Bien sûr, la Commission européenne peaufine sa taxonomie, mais celle-ci reste, là encore, ouverte au gaz naturel. La Banque européenne d’investissement (BEI) ne s’interdit pas non plus de participer à des investissements gaziers, certes faiblement émetteurs (250 g CO2/kWh). Ailleurs, chaque banque publique décide selon ses propres critères.

Objectif dépassé. En 2019, la France a consacré 6 Md€ aux financements climat pour les pays en développement, dont 1,55 Md€ pour l'adaptation. En 2017, le gouvernement prévoyait de consacrer 5 Md€, à l'horizon 2020 au climat, dont 1,5 Md€ à l'adaptation. 

Faire de la finance publique l’ami du climat, c’est l’objet des trois journées de débat du sommet Finance en commun. «Les banques publiques de développement vont avoir un rôle majeur à jouer dans la relance. Elles vont participer à la conception et à la mise en œuvre des plans de relance. Si l’ensemble de ces banques se sont engagées à ce que leurs opérations soient alignées avec les objectifs de l’accord de Paris, cela signifie que les plans de relance ne nuiront pas aux objectifs climatiques et mais également qu’ils participeront à la transformation profonde des économie et des sociétés vers un monde bas carbone et résilient», explique Alice Pauthier, cheffe de projet à l’institut français pour l’économie du climat (I4CE). Voilà pour la théorie.

L’urgence climatique n’est pourtant pas de mise. Le 2 novembre, l’association des banques de développement européenne indique que ses 15 membres  (dont Proparco, filiale de l’AFD française) se refusent désormais à financer les projets charbonniers ou pétroliers. Ils s’autorisent, en revanche, à soutenir les investissements gaziers jusqu’en … 2030. Une relance plein gaz, en quelque sorte.