Les banques de développement se décarbonent trop lentement

Le 12 novembre 2020 par Stéphanie Senet, Romain Loury et Valéry Laramée de Tannenberg
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Investissements de la BEI. En vert, les investissements pro-climat.
Investissements de la BEI. En vert, les investissements pro-climat.
BEI

A l’issue d’un sommet international et virtuel, organisé par la France, près de 450 banques publiques de développement ont indiqué vouloir flécher leurs financements vers le développement durable et la décarbonation de nos sociétés. Deux objectifs qu’elles peineront à atteindre rapidement.

La montagne a accouché d’une souris. Réunie, deux jours durant, par la grâce du numérique, les dirigeants des 450 banques publiques de développement étaient sommées, à l’occasion du sommet virtuel Finance en commun, d’engager la décarbonation de leurs pratiques et de leurs actifs. Une sacrée ambition au vu de l’ampleur de la tâche.

De l’agence française du développement (AFD) à la KfW allemande, en passant par la banque de développement chinoise, le bilan de ces établissements est évalué à 11.200 milliards de dollars d’actifs. Ensemble, ils investissent 2.200 milliards de dollars par an, l’équivalent de 10 % de l’investissement mondial, public et privé. Selon le niveau d’intégration du risque climatique par leur stratégie d’investissement, l’empreinte carbone de nos économies, de nos infrastructures et de nos sociétés sera donc plus ou moins importante. A cette aune, la fameuse question des 100 milliards de dollars par an que les pays riches devront consacrer, dès cette année, à l’adaptation des pays les plus vulnérables devient toute relative. Jeudi 12 novembre, les banques de développement se sont donc engagées.

ODD et décarbonation

Dans une déclaration, les banques publiques indiquent vouloir «réorienter leurs stratégies, investissements et activités pour contribuer à la mise en place des objectifs de développement durable et climatiques (ODD)» pris par la communauté internationale en 2015. Cela ne mange pas de pain. Car, aucun des freins structurels n’est encore levé. Si les banques s’accordent sur le fait que leurs investissements (des prêts le plus souvent) doivent contribuer à atteindre les ODD, chaque institution reste libre d’investir comme bon lui semble. Une banque peut aider un pays à atteindre le 9e ODD (industrie et infrastructures), en ignorant le 13e ODD (lutte contre le changement climatique).

Comme nous l’écrivions la semaine dernière, le grand problème reste l’absence de méthodologie commune. D’une pays à l’autre, d’un continent à l’autre, lutter contre le réchauffement peut prendre des voies très différentes. Et pas toujours décarbonée. Rémy Rioux, directeur général de l’AFD, reconnaît ce biais majeur, tout en espérant une méthodologie de décarbonation commune pour la COP 26, en novembre 2021.

Sans surprise, l’International development finance corporation (60 Md$ d’investissements), l’une des banques américaines n’est pas signataire de ce nouvel appel de Paris. Cette position pourrait évoluer avec le changement annoncé d’administration fédérale.

Pour l’heure, l’Europe, se veut véritablement motrice sur le sujet.

L’AFD prévoit de réduire l’empreinte carbone de ses investissements. «Notre groupe s’engage à soutenir les objectifs de l’accord de Paris dans la perspective de la COP26. Nous allons appliquer des critères plus restrictifs pour réduire les investissements dans les énergies fossiles. Nous contribuerons à la définition des stratégies à long terme des Etats pour atteindre la neutralité carbone en 2050 (solutions techniques et financières)», a indiqué, sans précision, Rémy Rioux.

50% des investissements pro-climat

Autre signataire de l’appel, la Banque européenne d’investissement (BEI) a publié, ce 12 novembre, sa feuille de route climatique. La banque de Luxembourg promet notamment de participer au financement de 1.000 milliards d’euros d’investissement de projets climatiques ou environnementaux d’ici à 2030. Dès 2025, 50% de ses investissements seront fléchés vers l’environnement, contre 31% en 2019. La promesse comblera d’aise la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen. Avant 2021, la BEI alignera ses activités (intermédiation comprise) avec les objectifs de l’Accord de Paris. Ceci devrait être facilité par le fait qu’une partie des 100 milliards d’euros du mécanisme européen pour une juste transition[1] sera distribuée par la … BEI. Louable, mais pas trop.

gaz, kérosène et aéroports

Car le CO2 restera inscrit dans les comptes de la BEI. Cela n’empêchera pas le bras financier de la Commission de financer des centrales électriques au gaz, à condition que leur facteur carbone soit inférieur à 250 kg CO2/MWh. La BEI ne s’interdit pas non plus d’investir dans l’aviation (alternatives au kérosène, amélioration des aéroports) ou le fret maritime (navires au GNL). En 2030, la BEI ne sera pas décarbonée. Et probablement pas neutre en carbone non plus.



[1] Etabli dans le cadre du Pacte vert, ce mécanisme soutiendra les régions qui devront changer d’activité pour réduire le bilan carbone national, telles les régions productrices de charbon.