Le silure, encombrant poisson invasif

Le 18 janvier 2021 par Romain Loury
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Un spécimen de 2,74 m pêché en septembre 2017 dans le Tarn
Un spécimen de 2,74 m pêché en septembre 2017 dans le Tarn
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Dans le bassin de la Garonne, la présence du silure, poisson originaire du Danube, compromet la survie d’espèces migratrices telles que le saumon, l’alose ou la lamproie. Désormais très abondante, cette espèce invasive semble impossible à éradiquer.

Désormais présent dans quasiment tous les bassins français, le silure, imposant poisson d’eau douce originaire d’Europe centrale, a été introduit dans celui de la Garonne en 1983, d’abord dans le Tarn puis dans d’autres affluents. A l’origine de son arrivée en France, l’intérêt de certains pêcheurs pour des prises plus sportives.

L’espèce s’est depuis très largement acclimatée à son nouveau milieu: en presque 40 ans, le silure compterait désormais environ 40.000 individus dans la partie aval de la Garonne! Or l’animal, dont un spécimen record de 2,74 mètres a été pêché en 2017 dans le Tarn, est des plus voraces.

Spécialiste de ces silures invasifs, le chercheur toulousain Frédéric Santoul, du laboratoire Ecologie fonctionnelle et environnement (CNRS, université de Toulouse), a ainsi filmé, en 2012 à Albi, des silures s’approchant silencieusement du rivage, puis happant brusquement des pigeons venus s’abreuver.

Des espèces naïves de prédation

Or le silure constitue un important facteur de prédation pour les espèces migratrices venues se reproduire en eau douce, dont le saumon atlantique, la lamproie et l’alose. «Ces espèces n’ont jamais eu de prédateurs en eau douce. Elles connaissent déjà un déclin très fort [le saumon, qui avait totalement disparu de la Garonne, fait l’objet d’un plan de réintroduction, ndlr] du fait de la surpêche et des barrages. L’arrivée d’un prédateur constitue un impact supplémentaire», explique Frédéric Santoul, contacté par le JDLE.

Selon une étude publiée en avril 2018 dans PLoS ONE par l’équipe toulousaine, la prédation du saumon est particulièrement forte au niveau du barrage de Malause, qui alimente la centrale hydroélectrique de Golfech. Face à l’incapacité des saumons à franchir cet obstacle, une échelle poissons a été installée.

Or celui-ci constitue un goulet d’étranglement, où certains silures se sont spécialisés dans la capture du saumon. Selon les chercheurs, 35% des saumons transitant par ce passage s’y feraient prendre! S’il vise à faciliter la migration du saumon, le dispositif constitue donc un véritable piège. Raison pour laquelle les exploitants du barrage ont depuis placé une grille anti-retour, empêchant les silures de regagner l’aval du barrage. Par ailleurs, le site fait l’objet d’un projet de rivière de contournement.

Grande longévité, forte adaptation

Aussi menacée par le silure, l’alose est particulièrement vulnérable lors de sa danse nuptiale, au cours de laquelle le mâle et la femelle se tournent autour en surface, révèle une étude publiée en novembre 2020 dans Aquatic Ecology. Les prédateurs profitent alors de ce ballet aquatique pour engloutir le couple. Hors reproduction, le silure délaisse l’alose, bien plus rapide que lui.

Comme pour l’attaque de pigeons, ces comportements acquis montrent les importantes capacités d’adaptation du silure, qui expliquent probablement «son succès de colonisation», explique Frédéric Santoul. D’une longévité méconnue, mais qui pourrait atteindre «plusieurs dizaines d’années», il s’adapte par ailleurs à des températures très variables et à de faibles niveaux d’oxygène.

Selon le chercheur, «il est désormais inenvisageable d’éradiquer l’espèce. On pourrait toutefois voir si la situation s’améliore si on enlève des silures dans les zones de frayère des poissons ou près des barrages». Seule consolation, les espèces non migratrices, telles que la carpe, la brème et le gardon, plus habitués aux prédateurs, semblent assez peu dérangés par le silure.