Le géomimétisme, mariage réussi du climat et de la biodiversité

Le 02 octobre 2020 par Romain Loury
Imprimer Twitter Facebook Linkedin Google Plus Email
ajouter à mes dossiersRéagir à cet article
Pierre Gilbert
Pierre Gilbert

Replanter des arbres, sortir de l’agriculture industrielle, remettre en eau les zones humides, protéger le permafrost arctique en y réinstallant des herbivores, interdire la pêche industrielle et installer des fermes marines d’algues. Telles sont les solutions prônées par Pierre Gilbert, prospectiviste du climat et ancien conseiller du ministère des armées sur le réchauffement, dans son ouvrage «Géomimétisme, réguler le changement climatique grâce à la nature». Une approche qu’il oppose à la géo-ingénierie et ses «mécanismes fantasmagoriques».

D’où vient le terme de géomimétisme que vous utilisez?

C’est un néologisme que j’ai créé, dérivé de géo-ingénierie et de biomimétisme. Ce concept repose sur l’idée d’utiliser la nature au service du climat. Le cœur de cette démarche, c’est de réconcilier biodiversité et climat. On a souvent tendance à opposer les deux, y compris dans nos politiques publiques. Or c’est justement la biodiversité, en tant que puits de carbone, qui permettra de lutter contre le réchauffement.

Vous estimez que ces solutions, dont la reforestation, la sortie de l’agriculture industrielle ou la remise en eau des zones humides, permettraient d’absorber 40% de nos émissions de gaz à effet de serre. Comment parvenez-vous à ce chiffre?

C’est un ordre de grandeur. On commence à bien connaître l’impact, en termes de gaz à effet de serre, que pourraient avoir la reforestation et la séquestration de carbone dans les sols agricoles, mais on en sait beaucoup moins sur le stockage par les océans, le permafrost et les zones humides. Cette estimation est toutefois assez cohérente avec ce que l’on connaît de nos émissions, liées à 70% à la combustion d’énergies fossiles, à 30% au changement d’affectation des sols.

Vous opposez le géomimétisme à la géo-ingénierie, au sujet de laquelle vous êtes très critique. Que lui reprochez-vous?

Elle fait croire aux décideurs politiques qu’ils n’ont pas trop à se presser, et que des solutions leur permettront de tout régler sans trop d’efforts. Or il n’existe pas de tests à grande échelle, notamment pour le BECCS [bioénergie avec captage et stockage du CO2] ou le DAC [captage direct dans l’air]. Ces approches sont encore très peu sorties des études scientifiques. Certes, il est légitime d’investir dans la recherche à ce sujet, mais je m’oppose fermement à toute solution de DAC à grande échelle.

Le seul intérêt du DAC, cela peut être en sortie de cheminée d’usine, de centrale thermique, afin de capter le CO2 quand il est très concentré, puis de le stocker dans des réservoirs géologiques. Au-delà de ce cadre, l’énergie nécessaire pour extraire le CO2 de l’air serait colossale. Quant au BECCS, il est certes nécessaire de capter les émissions générées dans les centrales à biomasse, mais il ne peut pas constituer une solution d’atténuation à grande échelle: il pose trop de problèmes de sécurité alimentaire, et il retire des terres qui pourraient être employées à la reforestation ou à la réhabilitation de zones humides.

Derrière les lobbies qui poussent à la géo-ingénierie, on retrouve les mêmes acteurs qui finançaient les réseaux climatosceptiques aux Etats-Unis. Le but est de gagner du temps pour le «business as usual», ce qui retarde la mise en place de vraies solutions. De plus, la géo-ingénierie ne s’intéresse absolument pas à la biodiversité, ni à l’adaptation au changement climatique.

Parmi les solutions que vous prônez, la mise en place de fermes marines où serait cultivé du kelp. Quel serait l’intérêt d’une telle pratique?

Déjà cultivé en Asie, le kelp est une grande famille d’algues qui se prête bien à une culture à grande échelle. Il pousse cinq fois plus vite que les plantes terrestres, désacidifie les alentours et peut avoir un effet refroidissant à grande échelle. Or sa matière sèche est constituée à 50% d’huiles, beaucoup plus que n’importe quelle plante oléagineuse. On pourrait donc y recourir pour fabriquer des biocarburants, bien plus efficacement que l’huile de palme importée d’Indonésie, qui constitue une hérésie environnementale car elle engendre de la déforestation. Ces fermes marines pourraient aussi produire des protéines végétales, et on pourrait y installer des élevages piscicoles. De plus, elles favoriseraient une reconversion de la pêche industrielle, à laquelle il est primordial de mettre fin car elle détruit la biomasse marine –qui permet elle-même de séquestrer du carbone.

Au sujet de la pêche industrielle, la question de l’emploi constitue souvent un frein à la transition. C’est aussi le cas de l’agro-industrie, en particulier des fabricants de pesticides.

Pour réussir la transition, il faut que personne ne soit perdant. Je crois à une approche par filière: par exemple pour celle des pesticides, on peut très bien la convertir en une filière spécialisée dans les pépinières de haies, dans les auxiliaires de biodiversité. Pour cela, il faut que l’Etat accompagne les filières, voire qu’il devienne employeur en dernier ressort.

L’Etat stratège, c’est d’ailleurs l’approche que vous prônez pour réussir cette approche géomimétique. Au vu des évolutions politiques, avec l’accent mis sur le court-terme, on en paraît loin.

Ce ne sont là que des choix politiques, ce n’est en rien une fatalité. En France, on peut très bien imaginer qu’un gouvernement volontariste arrive au pouvoir en 2022, et qu’il lance une politique de planification de la même façon que par le passé. Cela peut très bien fonctionner, je ne suis pas résigné à ce sujet. De plus, la France joue un rôle particulier dans le monde, ne serait-ce que par son réseau diplomatique, le troisième au monde, qu’on pourrait mettre au service de la transition écologique.

En matière internationale, vous estimez que le multilatéralisme est une condition nécessaire à la mise en place de ces solutions. Vous proposez un renforcement de l’ONU, notamment par la mise en place de Casques verts.

On n’en est pas encore là, mais l’idée c’est de repenser le concept de coercition. La forêt amazonienne est un bien commun de l’humanité, pas seulement une question qui ne concerne que le gouvernement brésilien. Cette force internationale pourrait agir sur de tels sujets, mais aussi sur des missions de sécurité publique.

«Géomimétisme, réguler le changement climatique grâce à la nature», paru le 3 septembre aux éditions Les Petits Matins, préface de Gaël Giraud