La stratégie hydrogène rencontre le scepticisme des experts

Le 11 septembre 2020 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Des taxis à l'hydrogène : une réalité parisienne.
Des taxis à l'hydrogène : une réalité parisienne.
Toyota

Des économistes critiquent les choix technologiques et économiques faits par les rédacteurs de la stratégie hydrogène.

C’est peu dire que la publication de la stratégie hydrogène a réjoui les industriels concernés. Dans la foulée du plan de relance, le gouvernement annonçait, le 8 septembre, vouloir consacrer plus de 7 milliards, en 10 ans, à la construction d’une filière industrielle de l’hydrogène. La moitié de ce pactole pouvant même être décaissée d’ici à 2024, se réjouissait Philippe Boucly, président de l’Association française pour l'hydrogène et les piles à combustible (Afhypac).

Vu de l’extérieur, la France fait un pas de géant dans le développement des usages de ce vecteur énergétique, supposé propre et décarboné. En juin 2018, le plan Hulot sur l’hydrogène était plafonné à 100 M€. Sa préparation avait permis d’identifier plusieurs centaines de projets, à des stades plus ou moins avancés. Beaucoup d’entre eux pourraient, cette fois, être soutenus.

Faut-il se satisfaire de ce nouveau Meccano industriel? Dans un texte publié sur le site de l’institut pour l’économie du carbone (I4CE), les économistes Jean-Pierre Ponssard (Ecole Polytechnique/CNRS) et Guy Meunier (Inrae) s’interrogent sur certains pans du programme gouvernemental.

le prix du carbone

A commencer par le choix de l’électrolyse: une technologie chère qui ne gagnera en compétitivité qu’au prix d’une forte inflation des prix des quotas d’émission de gaz à effet de serre. Or, «le prix du carbone sur le marché européen des permis est et demeurera certainement trop faible pour encourager les industriels à passer à l’hydrogène. Le gouvernement est-il capable de s’engager à compenser la différence ? Et à le faire dans la durée ?», s’interrogent les deux chercheurs.

D’autant que de miser sur de l’électricité nucléaire, comme l’a fait Bercy, pourrait s’avérer fort coûteux. D’après Contexte, la Commission de régulation de l’énergie (CRE) recommanderait de fixer à 48 € le coût de production du MWh nucléaire français, soit 5 € de moins que les estimations d’EDF. C’est en tout cas 6 à 11 euros de mieux que le prix actuel de l’électricité nucléaire vendu aux concurrents de l’opérateur historique (Arenh).

Avec les dérives du montant de la facture de l’EPR, les coûts de la remise à niveau des réacteurs en service, le démantèlement d’une douzaine d’entre eux, les coûts de l’électron nucléaire sont appelés à grimper. De quoi dégrader la rentabilité d’un projet d’électrolyseur.

À cet égard, Jean-Pierre Ponssard et Guy Meunier rappellent que le Japon et l’Allemagne, précurseurs en matière d’hydrogène, ont conclu des accords avec des pays tiers pour y produire une part de l’hydrogène qu’ils consommeront grâce à des énergies renouvelables. Avec de sérieuses économies à la clé.

dépenses trop rapides

Les deux scientifiques critiquent aussi le choix fait en faveur de l’utilisation de l’hydrogène dans les transports. Cette orientation est un véritable défi, en raison des coûts fixes très importants des infrastructures (de production, de stockage et de distribution) et par la rareté et la cherté des véhicules. Un bus à hydrogène coûte encore trois fois plus cher que son cousin carburant au gazole.

Seul moyen de contourner l’obstacle: réunir autour d’un projet producteurs d’hydrogène et consommateurs. Sur le modèle économique de la société de taxis (à hydrogène) Hype qui réunit l’exploitant, le producteur d’hydrogène (Air Liquide) et le fabricant de voitures (Toyota).

Habitués aux chiffres, les économistes critiquent la rapidité avec laquelle le gouvernement veut dépenser notre argent. «Une évaluation du plan hydrogène, des progrès en termes de viabilité économique ou de développement d’une filière made in France, est nécessaire et le découpage en deux phases du plan hydrogène, imposé par le plan de relance qui doit se terminer en 2022, pourrait permettre une première évaluation. Mais deux ans c’est très court», regrettent Jean-Pierre Ponssard et Guy Meunier.

Fondateur de la chaire sur l’économie du climat, Christian de Perthuis pointe un autre biais du plan français: son économie. L’économiste de Paris-Dauphine rappelle que l’hydrogène vert à la française bénéficiera d’aides, notamment de complément de prix de marché (comme certains contrats éoliens, par exemple). Des aides publiques qui «n’incitent pas suffisamment les producteurs à baisser leurs coûts et stimulent la consommation d’énergie», poursuit l’ancien patron de la commission sur la fiscalité environnementale.

glouton d'électrons

Et à propos d’énergie, l’agence internationale de l’énergie (AIE) met en garde contre l’appétit en électrons des électrolyseurs. Dans un rapport sur les technologies de l’énergie, publié le 10 septembre, l’AIE rappelle que son scénario de référence projette une production de 513 millions de tonnes d’hydrogène bas carbone dans le monde à l’horizon de 2070. Pareille production (qui équivaut à 7 fois la production mondiale actuelle) consommerait 13.750 TWh/an d’électricité, soit 19% de la demande de courant planétaire  à cet horizon.

En France, la mise en service de 6 GW de capacités d’électrolyses (l’objectif gouvernemental à 2030) pourrait accroître de 48 TWh la demande nationale d’électrons: l’équivalent de 10% de la consommation française l’an passé. De quoi enchanter l’actionnaire majoritaire de l’électricien de référence.