La neutralité carbone, l’enfant caché de la pandémie ?

Le 13 octobre 2020 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Que de manettes à actionner pour réaliser la transition énergétique.
Que de manettes à actionner pour réaliser la transition énergétique.
VLDT

Dans son rapport annuel, l'agence internationale de l'énergie (AIE) estime désormais possible d'atteindre la neutralité carbone à l'horizon de 2050. Au prix d'efforts colossaux, tant pour les secteurs public et privé que pour l'ensemble de la société civile.

D’un mal, l’agence internationale de l’énergie (AIE) espère faire un bien. On se souvient des effets sur le secteur de l’énergie de la pandémie de Covid-19. Les experts les ont rappelés, ce mardi 13 octobre, à l’occasion de la publication du rapport prospectif annuel de l’agence de l’OCDE, le World Energy Outlook. Des mois de confinements auront fait reculer de 5% la demande mondiale d’énergie et de 7% les émissions de CO2 énergétique. En toute logique, entreprises et banques ont réduit de 18% leurs investissements dans le secteur de l’énergie. De quoi rebattre quelques cartes …

Aux gouvernements qui la financent, l’institution basée à Paris propose désormais quatre scénarios de sortie de crise : le rebond (Step, espéré dans toutes les capitales), la relance retardée pour cause de pandémie à rallonge (DRS), le scénario durable (compatible avec les objectifs de l’Accord de Paris). Signe des temps, l’équipe dirigée par Fatih Birol, DG de l’AIE, a aussi tracé une voie menant à la neutralité carbone à l’horizon de 2050: une première pour l’AIE.

Et qu’il est difficile de faire de la prospective par les temps qui courent. «Nous devons répondre à deux questions clés, a rappelé Fatih Birol: comment la pandémie va-t-elle transformer le secteur de l’énergie et cette transformation facilitera-t-elle la transition vers une énergie propre ?»

revisiter les NDC 

Trouver la réponse à ces interrogations n’a rien d’évident, concède l’économiste turc: «nul ne sait encore quels seront la durée et les effets réels de la pandémie sur l’économie ni quelles seront les stratégies des gouvernements pour juguler la crise.»

Rien n’est donc écrit. Et le meilleur est encore possible. A condition de s’en donner les moyens. Avec son scénario de neutralité carbone, l’AIE propose d’aiguiller les politiques énergies-climat des 10 prochaines années sur la voie ouverte à la COP 21. De quoi réviser les contributions nationales volontaires que les Etats doivent soumettre à l’ONU avant la COP 26, de novembre 2021. Ce qui nécessitera un véritable changement de paradigme : «avec les infrastructures énergétiques actuelles, nous sommes déjà sur la voie d’un réchauffement de 1,6 °C», résume la prospectiviste Laura Cozzi.

La neutralité carbone implique, par exemple, de réduire de 45% nos rejets carbonés d’entre 2010 et 2030. Cela implique d’abattre de 17% notre demande d’énergie d’ici à 2030, de réduire des deux tiers le bilan carbone de la production et de la consommation d’énergie. Pareils objectifs ne sont atteignables qu’en produisant 60% de notre électricité avec des énergies renouvelables, 10% avec du nucléaire et 6% avec des centrales thermiques équipées de systèmes de captage et de stockage de CO2. La moitié des logements des pays développés devront avoir été rénovés au cours des 10 prochaines années. Toujours en 2030, un quart de la chaleur consommée par l’industrie serait issue des énergies bas carbone (renouvelable, hydrogène).

100 fois plus d'hydrogène décarboné

Quelques chiffres encore? Pour tenir le rythme imposé par ce scénario, industriels et énergéticiens devront produire 40 Mt d’hydrogène décarboné par an en 2030 (100 fois plus qu’en 2020 !) ; les consommateurs devront acquérir 50 millions de voitures électriques par an (20 fois plus qu’aujourd’hui). Les électriciens devront investir 1.600 milliards de dollars par an dans la production, le transport et la distribution d’électricité décarbonée: 5 fois plus qu’en 2020.

On s’en doute, les obstacles sont nombreux. Tous les plans de relance doivent, dès à présent, intégrer ces dimensions. Ce qui est très loin d’être le cas. Une récente évaluation faite par l’OCDE, cette fois, montre que les gouvernements peinent à croire que l’on puisse verdir l’économie et la relancer. Sans compter quelques incidents de parcours. Le président américain Trump ralentit les négociations avec le Congrès sur le «Stimulus Plan», doté de 1.800 milliards de dollars. En Europe, la situation n’est guère plus brillante. Pour des raisons variées[1], plusieurs pays de l’Union européenne bloquent l’adoption du plan de relance communautaire (750 Md€). Or, sans ratification de ce programme par les 27, point de plans de relance nationaux[2].

quel argent?

Autre écueil: la chute des revenus de certains acteurs majeurs fragilise la capacité d’investissement du secteur privé, lequel devra apporter 70% des financements de la transition énergétique. De l’aveu même de l’AIE, les producteurs de pétrole et de gaz pourraient perdre la moitié de leur chiffre d’affaires entre 2020 et 2030 si s’ouvrait réellement la voie de la neutralité carbone. De quoi dilapider de nombreux savoir-faire énergétiques à un moment où l’on doit réinventer notre rapport à l’énergie.

Pour accueillir les futures fermes éoliennes ou photovoltaïques et raccorder de nouvelles clientèles, les gestionnaires de réseaux d’électricité (GRT) devront étendre leur toiles de 16 millions de km au cours de la décennie: une expansion deux fois plus importante que celle réalisée entre 2009 et 2019. Pour s’accorder au prochain plan quinquennal, le GRT chinois prévoit d’investir 6.000 milliards de yuans (750 Md€). En a-t-il seulement les moyens? Car, la baisse de la demande d’électricité observée partout dans le monde a, partout, réduit les recettes des gestionnaires des autoroutes de l’électricité : -3% aux Etats-Unis, entre 2019 et 2020, et près de -5% en Allemagne et en Chine.

Aussi volontaires soient-ils, Etats, secteur public et le monde de l’entreprise ne pourront pas tout, alertent les experts de l’AIE. Généralisation du télétravail, baisse des mobilités, changements d’habitudes alimentaires, les citoyens devront adapter leurs modes de vie à la nouvelle donne «bas carbone». Ce qui, au vu, de la difficulté à adopter les mesures anti-Covid, ne s’annonce pas gagné.

 

Les 11 mesures qui tuent … le carbone

L’adoption de quelques nouvelles habitudes permettrait de réduire sensiblement notre empreinte carbone.

 

Mesures

Économies d’émissions (MtCO2/an)

Cumul (MtCO2)

 

 

2021

2025

2030

2021-2030

Chauffage

réduire la température intérieure de 3°C

460

400

300

4340

climatisation

élever la température intérieure de 3°C

95

95

45

860

séchage

sécher le linge sur une corde à linge

65

55

30

550

Lavage

baisser la température de lavage de 10°C

30

25

15

270

Mobilité

réduire la vitesse de 7 km/h

420

400

340

4280

Mobilité

éviter les fortes accélérations

30

160

290

1670

Mobilité

autopartage

20

100

190

1100

Mobilité

effectuer à pied ou en vélo tous les trajets prenant moins de 10 minutes

15

75

140

820

Mobilité

élever la température de la climatisation de 3°C

120

110

90

1160

Mobilité

20% de la population active télétravaillent 3 j/semaine

80

75

55

800

Mobilité

restrictions sur les voyages aériens

50

260

520

2850

Total

 

1390/an

1750/an

2010/an

18700

Source : AIE

 



[1] Les gouvernements de Hongrie et Pologne supportent mal les critiques sur leur état de droit, les pays frugaux ne veulent pas augmenter leur contribution au budget de l’UE.

[2] L’Europe doit, par exemple, financer 40% du plan de relance français.