La chouette et le clairon

Le 29 janvier 2021 par Mireille Martini
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Le système financier a-t-il eu la peau du JDLE?
Le système financier a-t-il eu la peau du JDLE?

Et si l'effondrement annoncé du système financier était responsable de la fin du JDLE? Hypothèse audacieuse, brillamment exposée par l'économiste Mireille Martini.

Un dernier numéro festif pour le JDLE? Quelle bonne idée! Et grand merci de m’y avoir invitée. De prime abord, il n’y a guère de quoi se réjouir de l’arrêt d’un quotidien qui avait pourtant atteint l’excellence dans son domaine, et était plébiscité par ses lecteurs. Un quotidien qui va nous manquer, car ces qualités ne sont pas légion parmi la bien trop rare presse à visée environnementale. On appréciait le vaste champ du JDLE, qui ratissait très large depuis les porte-conteneurs à Hong-Kong jusqu’à la racine du radis dans le Berry. Et la profondeur: du très précis, du très documenté. De plus, en version rapide, dans le feu de l’actualité.

les vraies raisons de la fin du JDLE

 Alors pourquoi le JDLE s’arrête-t-il? Et bien voilà: il n’est pas assez rentable pour ses propriétaires. Mais oui: il existe bien des investissements beaucoup plus rentables que le JDLE. Une très grande variété au moment où les plus grandes banques américaines font leurs meilleurs résultats historiques (la crise? mais quelle crise?). Bitcoin, actions en bourse, tout ceci permet d’obtenir des rendements annuels à deux chiffres, au moins. Mais restons dans le domaine de la presse, des pros de l’info. Facile, de gagner plus. Plus de pub, le graal du revenu. Plus d’évènementiel, crééons le buzz. Et puis moins de journalistes professionnels. Des pigistes, de la reprise de ligne d’agence de presse. Du continu, et une disparition comme dirait Perec. Des lecteurs perdus, des gens compétents au chôme-du, mais du bip bip, du zlurp bling, et des sous pour les avisés propriétaires. Voilà la recette de la presse aujourd’hui. Et s’il n’y avait que la presse.

 les riches sont seuls

Mais il est pourtant bien l’heure de se réjouir. Parce qu’à force de grains de sable la machine est en train de s’arrêter. Parce qu’il a fallu attendre le crépuscule, mais la chouette de Minerve est en train de s’envoler. Au bout d’un an de pandémie, les masques tombent. Le roi est nu, et les premiers de cordée sont certes de plus en plus riches, mais bien seuls. En 1970 déjà le mathématicien, Grothendieck écrivait que la principale opposition politique ne sera pas entre la droite et la gauche, mais entre les scientistes, tenants du progrès technologique à tout prix, et leurs adversaires, c’est-à-dire ceux pour lesquels l’épanouissement de la vie, dans toute sa richesse et sa variété, sera prioritaire.

 retour au samizdat

Ce n’est pas le JDLE qui s’effondre, c’est le système financier qui l’écrase qui donne ses derniers coups de boutoir. Le JDLE survivra sous une autre forme, nous nous informerons autrement, en «samizdat», là où règne encore la pensée. Sonnez, sonnez toujours, clairons de la pensée… «Crois- tu donc renverser ma ville avec du vent?» Au septième jour, nous rappelle le poète, les murailles tombèrent. Fêtons cette perspective avec un bon verre, à votre santé chers lecteurs.