L’instabilité de l’Antarctique, principale menace pour le niveau marin

Le 05 mai 2020 par Romain Loury
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En rouge, les zones de fonte les plus actives.
En rouge, les zones de fonte les plus actives.
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L’Antarctique et le Groenland fondent à grande vitesse, confirme une étude américaine publiée vendredi 1er mai dans Science, reposant sur l’altimétrie laser. Si le sixième continent contribue encore peu à la montée du niveau de la mer, la situation pourrait s’emballer du fait d’une fonte des plateformes flottantes, qui fragilise l’arrière de la calotte.

 

Ce sont les premiers résultats du satellite ICESat-2 (Ice, Cloud and Land Evaluation Satellite 2), lancé en 2018 par la NASA pour faire suite à ICESat (2003-2009). Ses mesures reposent sur l’altimétrie laser, d’une résolution plus fine que d’autres méthodes jusqu’alors utilisées pour mesurer la masse glaciaire, telles que l’altimétrie par radar. Autre avantage, le laser ne pénètre pas dans la neige, ce qui permet une évaluation plus fiable de l’altitude.

C’est sur la base des observations d’ICESat et d’ICESat-2 que Ben Smith, du Polar Science Center de Seattle (Etat de Washington), et ses collègues ont évalué la masse glaciaire du Groenland et de l’Antarctique. Et surtout leur rythme de fonte, un peu moins élevé que celui indiqué par le Giec dans son rapport de septembre 2019 sur les océans et la cryosphère[i]. Au lieu de 278 milliards de tonnes (Gt) de glace par an, la fonte du Groenland s’élève, selon la nouvelle étude, à 200 Gt par an. Pour l’Antarctique, elle est de 118 Gt/an, et non de 155 Gt/an comme indiqué par le Giec.

Interrogée par le JDLE au sujet de ces écarts, la glaciologue Catherine Ritz, directrice de recherche CNRS à l’Institut des géosciences de l’environnement (IGE) de Grenoble, rappelle que les chiffres livrés par le Giec «reposent sur la comparaison de plusieurs méthodes», mais pas celle utilisée par ICESat. Ces divergences «donnent une idée des limites scientifiques: nous savons que le Groenland et l’Antarctique perdent de la masse, mais il demeure des questions d’estimation et de méthode», ajoute-t-elle, estimant nécessaire la comparaison des méthodes pour avoir une idée de la situation.

Un amincissement très prononcé sur les côtes

Dans le détail, l’étude révèle des différences très marquées d’une zone à l’autre des deux calottes. Au Groenland, les marges glaciaires sont fortement affaiblies par le réchauffement, aussi bien de l’eau que de l’atmosphère. A l’inverse, l’intérieur des terres présente un épaississement glaciaire, dû à une hausse des précipitations –là aussi, en raison du réchauffement.

La situation est différente près du pôle sud: l’Antarctique de l’est présente un léger épaississement, qui pourrait être lié à une hausse des précipitations –phénomène qui, à l’inverse du Groenland, n’a pas été démontré, précise Catherine Ritz. Quant à l’Antarctique de l’ouest, ses marges connaissent un très fort amincissement, selon un processus propre à ce continent.

En Antarctique, la glace ‘coule’ naturellement vers la mer, formant des plateformes flottantes (‘ice shelves’ en anglais). Si leur fonte n’a pas d’effet sur le niveau de la mer, puisqu’elles flottent, elles agissent tels des arcs-boutants d’une cathédrale, permettant de tenir l’édifice glaciaire.

Leur fonte déstabilise donc la calotte située plus dans les terres, qui n’est plus aussi bien tenue, et est à risque accru d’effondrement en mer. «Cela va mécaniquement conduire à une instabilité, qui constitue le principal danger en termes de niveau des mers», explique Catherine Ritz. La situation est particulièrement marquée sur les rives de la mer d’Amundsen et sur la péninsule antarctique.

L’Antarctique, contributeur en forte hausse

A ce jour, la fonte du Groenland contribue bien plus que celle de l’Antarctique à la montée du niveau marin: sur la période de 16 ans analysée par les chercheurs, le premier a engendré une hausse de 8,9 mm, contre 5,2 mm pour le second. Toutefois, la fonte de l’Antarctique pourrait faire grimper le niveau marin de 58 mètres, contre 7 mètres pour le Groenland. «L’Antarctique ne contribue pas trop pour l’instant, mais il dérive vers une instabilité qui risque de s’emballer», rappelle Catherine Ritz.

Selon le rapport SROCC du Giec, la perte de masse glaciaire a vu son rythme doubler au Groenland sur la période 2007-2016 par rapport à 1997-2006, tandis qu’elle a triplé en Antarctique. Alors que la montée du niveau de la mer est de 3,6 mm/an (2,5 fois plus rapide qu’au 20ème siècle), le Groenland contribue à hauteur de 0,77 mm/an, contre 0,43 mm/an pour l’Antarctique, 0,61 mm/an pour les autres glaciers. L’expansion thermique engendre quant à elle une hausse de 1,4 mm/an.



[i] Giec: Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat. SROCC: Special report on the ocean and cryosphere on a changing climate