L’Europe choisit la voie de la résilience climatique

Le 20 mai 2020 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Trois commissaires pour deux politiques.
Trois commissaires pour deux politiques.
Commission européenne

La Commission publie deux trains de mesures pour assainir la production alimentaire et renforcer la lutte contre l’érosion de la biodiversité. Avec en toile de fond, la volonté de réduire la production de viande (émettrice de GES) et d’accroître le stockage de carbone par les forêts.

 

Joli symbole ! La Commission a profité la journée mondiale de l’abeille pour présenter ses ambitions – fortes – en matière de préservation de la biodiversité. Ce mercredi 20 mai, Frans Timmermans, vice-président exécutif chargé du pacte vert, Stella Kyriakides, commissaire à la santé et à la sécurité alimentaire et le commissaire à l'environnement, Virginijus Sinkevicius, ont dévoilé une stratégie de préservation de la nature et un train de mesures visant à améliorer le système alimentaire des Européens.

Liés au Pacte vert, ces deux plans visent à enrayer l'appauvrissement de la biodiversité terrestre, lacustre et marine et à renforcer la sécurité alimentaire tout en réduisant les impacts environnementaux et sanitaires imputables à la production agricole. Inédit !

Baptisé «de la Ferme à la fourchette», ce dernier programme détonne par son ambition. En 10 ans, il propose de réduire de moitié l'utilisation des pesticides (les plus dangereux) «et des risques qui leur sont associés», de diminuer «d'au moins 20% l'utilisation de fertilisants» (source d’émission de gaz à effet de serre), de diviser par deux les ventes d'antibiotiques utilisés en élevages et en aquaculture. Bruxelles, enfin, propose que le quart des terres agricoles soient exploitées selon les canons de l’agriculture biologique. Cinq fois plus qu’en 2013.

La chasse aux intrants

Sous la surveillance de Bruxelles, les Etats membres devront établir des plans de gestion intégrée des intrants azotés et renforcer les législations réprimant la pollution par les effluents agricoles (nitrates et phosphore). La Commission promet, de son côté, de durcir la directive encadrant l’usage des pesticides. Priorité sera aussi donnée aux substituts biologiques aux molécules de synthèse.

Pour inciter les agriculteurs à passer au «bio», la Commission préfère la carotte au bâton. Des «programmes écologiques» fourniront des financements aux exploitants agricoles ayant choisit l’agriculture bio, l’agroforesterie ou de stocker du carbone dans les sols. Autant de projets déjà présents dans la mouture de nouvelle politique agricole commune (2018). Plus novatrice est l’intention de la Commission von der Leyen de réformer les règles encadrant les marchés publics. Les entreprises et les collectivités qui souhaiteront notamment imposer le bio dans leur cahier des charges pourront le faire plus facilement qu’aujourd’hui.

substituts à la viande et aux fruits de mer

Si la Commission n’incite pas directement à la baisse de production de viande et de produits animaux[1], elle envoie quelques signaux en ce sens. L’exécutif communautaire propose de mettre en place un étiquetage des produits évaluant le bien-être animal. De même, le programme Horizon Europe encouragera la recherche «visant à accroître la disponibilité et les sources de protéines de substitution telles que les protéines végétales, microbiennes, marines et dérivées d’insecte ainsi que les substituts de viande.» Les start-up américaines synthétisant des viandes artificielles se frottent les mains. La même philosophie prévaut pour les fruits de mer. Bruxelles entend durcir la législation sur la pêche, notamment pour réduire les prises accessoires: l’équivalent de 8% des tonnages débarqués dans le monde. D’un autre côté, la Commission veut «encourager une consommation plus diversifiée de produits de la mer.» Vous aimez les huîtres? Vous apprécierez les algues.

Qui dit animaux et végétaux dit biodiversité. Et en la matière les objectifs fixés ne sont pas moins ambitieux que pour la réforme de l’écosystème alimentaire. La stratégie européenne en faveur de la biodiversité se propose de contrer les 5 grandes causes de l’érosion du vivant: artificialisation des terres, surexploitation agricole, effet du changement climatique, pollutions diverses. Sans oublier la prolifération d’espèces envahissantes. En se basant sur les bilans d’application des directives Oiseaux et Habitats, la Commission exige que 30 % des surfaces terrestres et maritimes de l’Union européenne soient protégées d’ici à 2030. Soit 4% de mieux, qu’en 2020, pour les biotopes terrestre. Pour la mer, il faudra faire un gros effort: +19% en 10 ans. Dans lot, 10 % de ces surfaces protégées devront l’être «strictement».

la liberté retrouvée des rivières

Dans ces biotopes terrestres, Bruxelles inclut, évidemment, les espaces lacustres, les fleuves. L’an prochain, les Etats membres devront répertorier les obstacles à la libre circulation des rivières et à la restauration des plaines inondables. En 2030, les 27 devront avoir rendu à la vie sauvage 25.000 km de cours d’eau. Ce sujet risque de fâcher les agriculteurs: «les autorités des Etats membres devraient réexaminer les permis de captage d’eau et d’endiguement afin de rétablir les flux écologiques», indiquent les services de la Commission.

La France sera en première ligne. Bruxelles estime essentiel de «protéger strictement toutes les forêts primaires présentes dans l’UE.» Une autre façon d’évoquer les massifs de la Guyane française et de l’île de la Réunion. A terre comme en mer, «l’accent sera mis sur la protection et la restauration des écosystèmes terrestres et marins tropicaux et subtropicaux situés dans les régions ultrapériphériques de l’Union.»

Avec en tête de liste, Nouvelle-Calédonie, archipels polynésiens, Antilles françaises et les parties tricolores des Mascareignes. Plus question de tergiverser avec le développement des trames vertes et bleues. Dès 2021, la Commission prévoit de légiférer pour rendre contraignants ses objectifs de restauration de la nature. Seront particulièrement surveillés les «écosystèmes dégradés, en particulier ceux qui présentent le meilleur potentiel pour capter et stocker le carbone.»

stockage du carbone

Omniprésent dans les deux stratégies, le stockage du carbone est l’un des piliers du Pacte vert, qui vise la neutralité carbone de l’Europe d’ici à 2050. Celle-ci n’est atteignable qu’en baissant considérablement nos émissions de gaz à effet de serre et en «captant» les rejets inévitables.

Avant la fin de l’année, Bruxelles tentera d’imposer, via l’initiative sur les pollinisateurs, que 10 % «au moins» de la surface agricole européenne «consiste en des particularités topographiques à haute diversité biologique.» Dit autrement, il faudra des bandes tampons, plus de jachères, des haies, des «arbres non productifs», des murs en pierre et des mares. Bien sûr, il s’agit là de fournir des biotopes à de nombreuses espèces, de réduire l’érosion de sols et de … «renforcer la séquestration du carbone.» A cette aune, la Commission lance, après bien des hésitations, son programme de reforestation. Comme le JDLE l’avait dévoilé en décembre dernier, il s’agit, en 10 ans, de planter 3 milliards d’arbres dans des friches urbaines et périurbaines. C’est 50 % de mieux que prévu initialement. Là encore, le rôle d’éponge à carbone d’arbres en pleine croissance est au cœur du programme.

Il en est de même en ville. Bruxelles appelle toutes les cités de l’UE comptant plus de 20.000 habitants à élaborer, dans l’année qui vient, des «plans ambitieux d’écologisation de l’espace urbain.» Partout, il faudra élever des parcs, des jardins, des haies, des toitures et des murs végétalisés, des fermes urbaines. Et des forêts ! Autant d’espaces verts urbains où l’usage des pesticides de synthèse sera totalement proscrit.

biomasse et biodiversité

Consciente que l’utilisation croissante de la biomasse dans la production d’énergie «décarbonée» peut contrarier son ambition en faveur de la biodiversité, la Commission va évaluer, d’ici la fin de l’année, l’offre et la demande mondiale de biomasse, ainsi que sa durabilité. Ce bilan servira à la rédaction, l’an prochain, de nouveaux critères de durabilité en matière de valorisation énergétique de la biomasse forestière.

En attendant, la Commission annonce la fin de l'utilisation, d'ici à 2030, des biocarburants «qui présentent un risque élevé de changement d'utilisation des terres.» Evoquerait-on, sans les nommer, l'huile de palme et ses dérivés? Cette interdiction a déjà été édictée, lors de la dernière révision de la directive ENR, l'an dernier. A moins, bien sûr, que ces produits ne soient issus de petites exploitations ou de terres non exploitées. Le diable se cache toujours dans les détails.


[1] 70 % des émissions agricoles de gaz à effet de serre sont imputables à l’élevage.


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