L’eau: enjeu majeur de l’agriculture du XXIe siècle

Le 18 septembre 2020 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Les besoins en irrigation vont croître.
Les besoins en irrigation vont croître.
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A cause du réchauffement, l’agriculture consommera de plus en plus d’or bleu. Pour sécuriser leur accès à l’eau et notre sécurité alimentaire, les agriculteurs devront, avec les autres usagers, construire une gouvernance systémique et holistique. Un sacré défi.

La gestion de l’eau est sans doute l’un des défis majeurs que devront relever les agriculteurs dans les prochaines années. Ces vingt dernières années, l’agriculture de métropole a subi une année de sécheresse, en moyenne, tous les deux ans. Variable en durée et en intensité, selon les années et les régions, le phénomène n’est pas prêt de s’éteindre.

Rédigés par le Giec, l’INRAE, Météo France ou les agences de Bassin, les rapports sont formels: le climat de la France s’échauffe. Avec comme conséquence une modification du régime des précipitations. On pourrait ajouter que l’aridification et la «méditerranéisation» en cours dans le sud de l’Hexagone vont contribuer à dégrader un peu plus la qualité des sols, l’un des acteurs clés d’une bonne gestion de l’eau.

N’en déplaise aux climato-sceptiques, les conséquences du réchauffement sont visibles dans les champs et les vignobles. Parce que les cépages traditionnels sont à bout de souffle ou ne tiendront pas le choc face aux mutations climatiques, les vignerons de plusieurs régions[1] et de nombreuses appellations réfléchissent à une évolution de leur encépagement. Et d’un assouplissement des règles encadrant l’irrigation des vignobles.

moins de culture à sec

Dans la plaine du Languedoc comme dans la Drôme, «la dégradation du bilan hydrique, résultat de l’augmentation de l’évapotranspiration, est telle que nombre de cultures qui se faisaient en sec il y a quelques années ne peuvent plus se concevoir sans un apport modéré en eau à la période cruciale pour la plante», déplore une étude du conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux (CGAAER). En Lozère, le coût des catastrophes climatiques pompe environ le tiers des revenus des agriculteurs.  

L’accès à l’eau va donc déterminer le modèle agricole local. Une certitude: partout, les agriculteurs auront besoin de plus en plus d’eau. Pour les chercheurs du centre des systèmes environnementaux de l’université de Kassel (Allemagne), il faut s’attendre à ce que l’agriculture d’Europe occidentale consomme deux fois plus d’eau en 2050 qu’aujourd’hui. A l’échelon national, l’effort ne semble pas insurmontable. L’irrigation tricolore prélèverait 3,4% de la ressource renouvelable, contre 19% pour sa concurrente espagnole.

C’est au plus près du terrain que les difficultés émergeront. En Charente, les relations conflictuelles entre paysans partisans de la multiplication des bassines et militants écologistes pourraient signer la fin des exploitants recourant à l’irrigation (20% des fermes dans le bassin de la Boutonne). En Beauce, des restrictions d’eau causeraient des pertes considérables aux exploitants des 340.000 hectares de cultures irriguées.

désastreux recul des cultures

Dans les territoires arides du sud (Languedoc, Drôme, Lozère, par exemple), le recul des cultures et de la vigne annonce souvent une avancée des friches (avec les risques d’incendies qui vont avec) et des zones artificialisées. Ces dernières accroissant, avec la multiplication des événements cévenols, les risques d’inondation des villes. Dans les Hauts-de-France, la diminution des volumes d’eau agricole mettrait à mal l’écosystème agro-alimentaire régional.

La préservation des milieux (aquatiques notamment) et la satisfaction d’intérêts multiples parfois contradictoires (tourisme, irrigation, maintien des étiages, production d’énergie, réserve pour les pompiers) imposent une gestion plurielle et holistique de la ressource. «En matière d’adaptation, il faut avoir une réflexion d’ensemble et une véritable vision systémique», estime le climatologue Hervé Le Treut. Chère aux responsables de la chambre d’agriculture du Lot-et-Garonne, la politique du fait accompli est donc à proscrire si l’on veut éviter une guerre de l’eau.

nouvelle gouvernance

Avec les autres usagers de l’eau, les agriculteurs devront participer à la construction d’une nouvelle gouvernance. Celle-ci, pronostique Denis Salles, sera plus complexe que celle que nous connaissons. «Les régions veulent prendre la compétence de l’eau. Les citoyens-consommateurs devront être mieux représentés qu’ils ne le sont aujourd’hui», résume le spécialiste des questions d’adaptation à l’INRAE. Les régisseurs de l’eau devront aussi trancher d’épineuses questions.

Réalisée sous l’égide de l’agence de l’eau Adour-Garonne, l’exercice de prospective Garonne 2050 montre qu’il faudra sans doute reconsidérer la gestion des débits d’objectif d’étiage (DOE). Compenser intégralement la baisse naturelle des débits d’étiage de Garonne nécessiterait de creuser de nombreux réservoirs (il faut stocker 360 millions de m3) et deux stations de pompage-turbinage. Exorbitant ! Ne rien faire, a contrario, réduira sensiblement les activités nautiques, la pêche et la production naturelle d’eau potable. Les poissons migrateurs disparaîtront, ainsi qu’une bonne part des zones humides du bassin versant. Dévastateur. Il faudra trouver un juste milieu qui permette aussi d’irriguer.

Si les vannes de l’irrigation pourraient s’ouvrir, pas question, en revanche, de la gaspiller. Sélection génétique, agro-écologie, irrigation de précision, couverture des sols par du mulch sont autant de leviers à actionner pour cultiver en zone réchauffée. L’agriculture du XXIe siècle sera faite de techniques, de stratégies et de diplomatie. Ou ne sera plus.



[1] Languedoc, Bordeaux, Jura, Savoie, Cognac.