L’Allemagne parie (vraiment) sur l’hydrogène

Le 11 juin 2020 par Valéry Laramée de Tannenberg
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L'hydrogène, c'est toute une industrie.
L'hydrogène, c'est toute une industrie.
AkzoNobel

Berlin alloue 9 milliards d’euros à l’économie de l’hydrogène, au moment où l’Europe dévoile sa stratégie sectorielle. Et ça n'est qu'un début !

Il fut un temps, pas si lointain, où les chercheurs du CEA avaient l’interdiction de travailler sur l’hydrogène. Nous n’en sommes plus là. La France considère désormais ce vecteur énergétique comme l’un des leviers à actionner pour accélérer sa transition climatique. Un levier tellement puissant que le gouvernement d’Emmanuel Macron lui a consacré un budget de 100 M€, en 2018.

L’Allemagne ne boxe pas dans la même catégorie. Mercredi 10 juin, le ministre de l’Economie, Peter Altmeier, a annoncé un investissement de 9 milliards d’euros pour financer la stratégie nationale de l’hydrogène. Soit 90 fois plus que pour le plan Hulot.

Pour Berlin, il ne s’agit pas de développer quelques stations-services et une poignée de démonstrateurs, mais de contribuer à la décarbonation de l’économie de la première puissance économique européenne. En 10 ans, l’Allemagne espère produire 14 TWh d’énergie à partir d’hydrogène décarboné. Cela mobilisera, bien sûr, l’éolien et le solaire (qui produisent désormais 46% du courant allemand) mais aussi des centrales thermiques à flammes, dont il faudra capter et séquestrer (ou réutiliser) le CO2.

programme national et partenariats internationaux

Un comité interministériel pilotera le programme qui prévoit d’allouer 7 milliards aux industries locales et 2 milliards aux partenariats internationaux. Il sera secondé par un conseil de 25 membres, comportant des représentants de la société civile (entreprises, scientifiques, associations). La gouvernance a été pensée.

Berlin estime avoir besoin de produire 20 TWh/an pour générer 14 TWh d’hydrogène. Moyennant subventions, de nouvelles capacités d’électrolyse  devront être construites, ainsi que des réseaux de distribution et de transport de cet hydrogène vert. L’association des gestionnaires de réseaux de gaz a dévoilé, en début d’année, son projet de réseau de transport d’hydrogène. Il pourrait s’étendre sur 6.000 km et relier l’Allemagne aux Pays-Bas.

hubs européens

Pas idiot, si l’on garde en tête que les industriels néerlandais entendent créer un hub européen de l’hydrogène pour importer du gaz produit par des énergies renouvelables pour pouvoir le réexporter au sein de l’Union européenne. Gros producteurs d’électricité verte, l’Espagne, le Portugal et la Norvège préparent des projets comparables.

Cela pourrait ne pas suffire. Raison pour laquelle Berlin prévoit de sous-traiter la fabrication d’une partie de ses besoins à l’étranger. Un accord de partenariat a d’ailleurs été conclu, mercredi 10 juin, avec le Maroc pour la réalisation d’une unité de production d’hydrogène d’une puissance de 100 MW. Cet accord suit de quelques semaines la signature d’une convention portant sur la production par Rabat de méthanol, toujours pour le système énergétique allemand. «Le commerce international d’hydrogène et de ses dérivés est un enjeu industriel et géopolitique», indique le document porté par Peter Altmeier. On ne saurait être plus clair.

baisse des prix de l'électricité

Qui consommera cet hydrogène? Dans un premier temps, les principaux demandeurs seront l’industrie lourde et les transports. La sidérurgie, la chimie et la pétrochimie sont très demandeuses d’hydrogène pour décarboner leurs procédés de fabrication. Elles seront financièrement aidées pour s’adapter. Les transports lourds font aussi figure de clients de premier choix. Dans quelques semaines, les 14 premiers trains à hydrogène allemands sillonneront les réseaux de Basse-Saxe. Ils ne resteront pas seuls bien longtemps. L’administration Merkel prévoit aussi d’obliger les compagnies aériennes à incorporer 2% d’hydrogène dans les réservoirs de kérosène de leurs avions dès 2030.

L’Allemagne a-t-elle les moyens de son ambition ? Certainement. Les 9 milliards mis sur la table font partie du plan de relance de 130 milliards dévoilé par la chancelière le 4 juin dernier. Ce vaste programme prévoit notamment d’injecter 11 milliards d’euros pour réduire les coûts de l’électricité d’origine renouvelable. De quoi améliorer la compétitivité des électrolyseurs qui s’approvisionneront en électrons produits par les éoliennes et les centrales solaires.

L’Europe devrait aussi donner un coup de pouce. Le 24 juin, la Commission précisera sa stratégie hydrogène, qui promet d’être un chapitre important du Pacte vert. Une semaine plus tard, l’Allemagne prendra la présidence de l’Union européenne. Gageons que Peter Altmeier saura convaincre de l’intérêt de l’hydrogène son ancienne collègue de la Défense, une certaine Ursula von der Leyen.