Hydroélectricité : l'offensive contrariée d'EDF

Le 12 octobre 2020 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Les pompes de la Step de Grand'Maison.
Les pompes de la Step de Grand'Maison.
VLDT

L’électricien nourrit de grandes ambitions dans le développement de l’hydroélectricité française. Mais souhaite disposer de nouvelles formules de rémunération avant d’investir. Ce schéma devra, d’une façon ou d’une autre, obtenir l’aval de la Commission européenne avant d’être mis en pratique. Explications.

Dire que Jean-Bernard Lévy n’a pas apprécié que le plan de relance ne prévoie pas un centime d’aides publiques à la relance de l’hydraulique français est un euphémisme. «EDF va tout faire pour combler cet oubli», a d’ailleurs promis son P-DG, lors de l’inauguration, le 9 octobre, de la centrale de Romanche-Gavet.

Un avis curieusement partagé par un membre du gouvernement. Invité de marque dans la caverne de la nouvelle centrale iséroise, Joël Giraud n’a pas contredit son hôte. «Il y a dans le plan de relance des sommes qui sont prévues pour financer la transition écologique. Avec l’hydroélectricité, nous sommes bien dans la transition écologique», a résumé le secrétaire d’état en charge de la ruralité, qui a promis de faire le siège de la ministre en charge de l’industrie pour débloquer ce dossier.

2 à 4 milliards d'euros par GW

La promesse tombe à pic pour l’énergéticien. Bruno Bensasson rappelle que la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) prévoit la mise en service de 2,5 GW de nouvelles capacités hydroélectriques avant 2030 (centrales hydroélectriques et stations de transfert d’énergie par pompage). «Et un gigawatt de capacités nouvelles, c’est 2 à 4 milliards d’euros d’investissements», calcule le directeur exécutif groupe en charge du pôle énegies renouvelables.

Des projets, EDF dit en avoir pléthore. A commencer par la modernisation de sa chaîne de la Truyère. «On pourrait y accroître la capacité d’un GW», estime Yves Giraud, directeur de l’hydraulique d’EDF. Mais rien n’est simple. Ce n’est pas forcément une question d’argent. Certes, le groupe est endetté. Entre 2018 et 2019, le montant des dettes de l’entreprise est passé de 33,4 à 41,1 milliards d’euros. Une situation qui ne dissuade pas les investisseurs de mettre au pot. Il y a quelques semaines, EDF a levé, sans difficulté apparente 2,8 milliards d’obligations vertes. Cette facilité de caisse ne suffira pas pour que l’entreprise engage, dès demain, la modernisation de ses barrages de la vallée du Lot.

l'écueil des concessions

Plusieurs écueils se dressent encore sur la voie de l’eau. Le premier est, sans nul doute, la mise en demeure par la Commission de la France, en mars 2019. L’Europe reproche, non sans raison, au gouvernement français de ne pas respecter la directive encadrant les concessions. La très grande majorité des ouvrages hydroélectriques de l’Hexagone appartient en effet à l’état qui en concède l’exploitation à EDF et à certains de ses concurrents, dont Engie. En droit européen, le renouvellement des concessions doit se faire à l’issue d’une mise en concurrence à l’échelle du continent. Après avoir longuement refusé, Paris a fait un pas en direction de l’exécutif.

Le renouvellement des concessions hydroélectriques est désormais ouvert à la concurrence, à quelques conditions. D’une part, que le futur exploitant reprenne l’exploitation non pas d’un seul ouvrage mais de tout ceux d’un bassin versant: c’est le principe du barycentre. Ce qui alourdit sensiblement le montant de l’investissement. D’autant, et c’est la deuxième condition, que le nouveau venu devra s’engager à réaliser de substantiels travaux de modernisation des centrales et des barrages. De quoi dissuader la concurrence. Ce qui déplaît fortement aux services de la Commission Von der Leyen.

rémunérer le stockage d'eau?

Pas question donc pour EDF d’engager un nouveau programme hydraulique tant que le contentieux avec Bruxelles n’est pas tranché. Pour s’assurer le plus important des retours d’investissement, l’électricien veut être assuré de disposer de concessions longues. «Dans le cas de Romanche-Gavet, il n’est pas certain que nous aurions investi 400 millions d’euros avec une durée de concession plus courte», rappelle Jean-Bernard Lévy. Dans le cas présent, EDF pourra exploiter sa nouvelle centrale pendant un demi-siècle. De quoi voir venir.

Et justement, le groupe public aimerait voir venir une réforme du soutien à l’électricité d’origine hydraulique. Effet combiné des politiques d’efficacité énergétique et des surcapacités de productions en Europe, les stratèges de l’avenue de Wagram ne croient à un relèvement des prix de l’électricité sur les marchés ouest-européens. Or, avec un prix moyen du courant flirtant avec les 45 €/MWh sur les marchés, rares sont les investissements lourds à pouvoir être rentables sans un petit coup de pouce: prise en compte des coûts de raccordement pour les champs éoliens marins, contrat pour différence (Hinkley Point C), complément de rémunération (éolien), tarifs d’achat régulés (contrats éoliens et photovoltaïques), tout est bon pour contourner les règles encadrant les aides d’état. D’autant que Bruxelles semble prêt à quelques concessions, histoire de relancer au plus vite l’économie des 27.

coupler hydraulique et nucléaire?

EDF milite pour que de tels dispositifs soient aussi affectés à l’hydroélectricité française qui se trouve fort dépourvue, par rapport aux autres modes de production d’électricité verte. Interrogé par Le JDLE, Jean-Bernard Lévy dit n’avoir pas de préférence. «On peut imaginer de nouveaux mécanismes de rémunération, qui prennent en compte la production d’électricité, les quantités produites au moment voulu et éventuellement le service du stockage de l’électricité.»

L'idée n'est pas formulée alors que Paris et Bruxelles ferraillent aussi sur le nouveau modèle économique du nucléaire français. D'ici à ce que les deux dossier soient fusionnés par les négociateurs?  «Pourquoi pas, si cela peut faire avancer le dossier», répond Jean-Bernard Lévy.