Frelon asiatique: les apiculteurs sonnent l’alarme

Le 27 novembre 2020 par Romain Loury
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Le frelon asiatique, arrivé de Chine en 2004
Le frelon asiatique, arrivé de Chine en 2004

Face au tueur d’abeilles, l’Union nationale de l’apiculture française (Unaf) exhorte l’Etat à soutenir les professionnels. Selon le syndicat apicole, 2020 constituerait en effet une année record en termes de prédation.

Du fait d’un hiver et d’un printemps doux, Vespa velutina, arrivé en France en 2004, se serait particulièrement épanoui cette année. «Selon certaines estimations, la pression [de prédation sur les ruches] aurait été quatre à cinq fois supérieure à l’année précédente», explique l’Unaf dans un communiqué.

Depuis 2004, «il y avait des années où l’on voyait beaucoup de frelons, puis beaucoup moins l’année d’après. Depuis deux ou trois ans, le problème devient énorme, et cette année c’est vraiment catastrophique», explique au JDLE le président de l’Unaf, Christian Pons, lui-même apiculteur à Cournonsec (Hérault).

Les apiculteurs délaissés par l’Etat?

Menace pour les apiculteurs, de même que les pesticides, les maladies et le manque de diversité florale, le frelon asiatique jouirait, selon le syndicat apicole, de l’«inaction» de l’Etat à son égard. «Depuis son apparition il y a environ 15 ans, la France n’a pas déployé de réel plan d’action. Contrairement à certains de ses voisins européens pourtant plus tardivement touchés, elle n’a pas mis en œuvre de lutte coordonnée pour protéger l’apiculture», dénonce l’Unaf.

En 2020, une récolte de miel «correcte». Après deux années mauvaises, la récolte 2020 s’avère bonne, compris entre 18.000 et 20.000 tonnes de miel -près du double de celle de 2019-, en raison de conditions météorologiques favorables. Certaines productions demeurent pourtant en grande souffrance, notamment celles de printemps (romarin, thym, bruyère blanche, garrigue, etc.) dans le sud. Probable effet du réchauffement selon l’Unaf, la floraison y a été très précoce. Ce qui n’offrait aux butineuses qu’une courte récolte quotidienne. De plus, les nuits étant encore froides, les ruches ont consommé une grande partie de leur miel pour pouvoir tenir.

Face à ce risque, le syndicat demande de procéder au piégeage de printemps des reines fondatrices, comme pratiqué, selon lui avec succès, dans le Morbihan, en Italie et dans plusieurs régions espagnoles (Asturies, Galice). De plus, il réclame la participation de l’Etat à la destruction systématique des nids, ainsi que l’indemnisation des apiculteurs touchés par cette espèce invasive.

«L’Etat ne fait rien, pour la simple raison que cette lutte a un coût. Tant que le frelon asiatique est classé en danger sanitaire de catégorie 2, et non de catégorie 1, il n’a pas l’obligation d’agir», déplore Christian Pons. Or la destruction des nids peut être coûteuse pour les apiculteurs, avec des tarifs allant «de 100 à 400 euros» selon l’accessibilité du nid -notamment selon sa hauteur, qui peut nécessiter de recourir à une nacelle élévatrice.

Une dynamique «extrêmement aléatoire»

Contacté par le JDLE, Eric Darrouzet, chercheur à l’Institut de recherche sur la biologie de l’insecte (IRBI, CNRS/université de Tours) et spécialiste français du frelon asiatique, perçoit quant à lui peu d’évolution notable en 2020: «c’est pareil que les années précédentes, cela dépend des départements. L’espèce présente une dynamique extrêmement aléatoire: il y a des endroits où l’on observe une grosse augmentation de présence, d’autres où les effectifs s’écroulent pendant un an ou deux, avant de revenir. Seule certitude, le frelon est désormais bien implanté, et il sera compliqué de l’éradiquer».

Chevillé au sujet depuis 2008, le scientifique cherche des voies de lutte sélective contre le frelon asiatique, à ce jour inexistantes. Après avoir exploré la piste d’une mouche parasitoïde, puis celle de plantes carnivores -finalement peu concluantes-, son équipe semble sur le point d’aboutir, grâce à plusieurs phéromones produites par le frelon asiatique qu’ils ont identifiées.

Piégeage sélectif, ruches répulsives

Ces substances ouvrent non seulement la voie à un piégeage sélectif, via des phéromones attractives, mais aussi la possibilité d’éloigner les frelons des ruches, via des phéromones d’alarme. Déjà bien avancés, ces travaux pourraient déboucher sur de premiers produits commercialisés à partir de 2022, espère Eric Darrouzet.

Interrogé sur l’intérêt du piégeage de printemps des fondatrices, prôné par l’Unaf, le chercheur se montre sceptique, estimant que, en l’absence d’étude comparative, son efficacité ne peut être prouvée. «Parmi les femelles capturées, toutes n’auraient pas forcément fondé une colonie», explique-t-il. En cause, le comportement de certaines femelles, qui attaquent les fondatrices pour occuper leur nid. Avec le piégeage de printemps, «on ne sait pas si on capture les usurpatrices ou les fondatrices», ajoute le chercheur, qui estime que cette technique devrait, a minima, recourir à des pièges sélectifs.

Vers une destruction non chimique des nids. Pour détruire les nids, les professionnels recourent à des substances toxiques, notamment la perméthrine, très toxique pour l’ensemble des insectes. Une fois le traitement appliqué, la réglementation préconise de le laisser agir pendant deux jours, puis de procéder à l’extraction du nid après 48 heures. Ce qui, dans les faits, est peu pratiqué, le nid étant le plus souvent laissé sur place. Or ce nid, désormais empoisonné, constitue une menace chimique pour les insectes avoisinants, qu’ils soient attirés par les larves mortes de frelons ou à la recherche d’un abri. Eric Darrouzet a planché sur une méthode alternative, plus écologique : reposant sur une destruction par voie thermique, avec application de vapeur d’eau brûlante, ses travaux, publiés en octobre dans PLoS ONE, pourraient déboucher sur un nouvel outil de destruction, que le chercheur espère voir commercialiser en 2022. Un consortium, associant le conseil départemental de la Manche (principal financeur de ses travaux), le CNRS et des industriels, est en cours de constitution.