Eiffage ouvre le chantier de sa décarbonation

Le 09 juin 2020 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Hyperion, premier IGH français en bois.
Hyperion, premier IGH français en bois.
Eiffage

Pas simple pour un géant du BTP d'alléger d'un tiers son bilan carbone en 10 ans. Directrice du développement durable, Valérie David dévoile la stratégie déployée par le groupe pour atteindre les objectifs fixés par l'Accord de Paris.

 

Il n’est sans doute plus un jour sans qu’une entreprise annonce sa conversion au bas carbone. Certaines n’auront qu’un effort modeste à produire. Les sociétés du secteur tertiaire pourront se contenter de limiter les voyages d’affaires de ses cadres, d’installer des éclairages basse consommation et de ne consommer que de l’électricité d’origine renouvelable. D’autres financeront la plantation de forêts, désormais classées «éponges à carbone».

Pour Eiffage, l’intégration du changement climatique dans sa stratégie devrait produire le même effet qu’un séisme de magnitude 8 sur les fondations d’un immeuble. La secousse devrait être sévère. Non que le béton de ses constructions s’effrite sous l’action du réchauffement. Mais la contrainte climat s’exerce désormais de toutes parts sur le groupe présidé par Benoît de Ruffray.

Le bâtisseur du viaduc de Millau ne s’est pourtant pas fait surprendre. Voilà 8 années qu’il fait évaluer son reporting par le CDP. Un bilan carbone bien classé par cette référence internationale est un gage de sérieux. Celui d’Eiffage a obtenu la note B. Pas si mal. Fin avril, le constructeur de la tour Hyperion[1] a précisé ses pensées carboniques en publiant son premier rapport climat, aux normes édictées par la TCFD[2].

Cette précision est d’importance. Si elle reste obscure au plus grand nombre, la référence TCFD parle aux gens d’argent. «Depuis 18 mois, les analystes nous interrogent systématiquement sur les risques que les conséquences du réchauffement font peser sur les activités du groupe», constate Valérie David. Ce n’est pas anodin.

Pour financer ses chantiers et ses activités concessives[3], Eiffage emprunte sur les marchés. Banques, investisseurs ou fonds de pension sont de plus en plus nombreux à considérer que les dérèglements climatiques influent sur le rendement de leurs placements. Dit autrement, mieux vaut confier ses sous à une entreprise qui a compris que le soleil nous tombait sur la tête.

Le groupe de BTP inscrit sa stratégie dans le cadre global de l’Accord de Paris. Traduction: «nous nous engageons à réduire d’un tiers nos émissions de scope 1 et 2 entre 2017 et 2030», précise la directrice du développement durable. A l’aune de la crise climatique, cela peut sembler un peu court.

C’est faire fi des implications que l’atteinte de cet objectif implique. Pas évident pour une entreprise grande consommatrice d’acier, de béton, de gazole d’alléger d’un tiers son bilan carbone en une décennie. En partenariat avec des instituts de recherche, Eiffage développe des solutions techniques «+2°C compatibles»: le béton bas carbone à partir de laitiers, le revêtement routier à base de fraisats recyclés et de résine de pin.

Avec la création, il y a un an, du club d’entreprises Sekoya, Eiffage veut inciter ses grands fournisseurs (Legrand, Vicat, GRDF, Saint-Gobain) et certains usagers de ses réalisations (Union sociale pour l’habitat) à lui proposer des solutions à faible intensité en carbone, et à petit impact sur la biodiversité. Inédite, cette coopération produit ses premiers effets. Le groupe et certaines de ses filiales testent les 10 techniques sélectionnées. Il pourrait y en avoir d’autres.

«Deux collègues déjà expérimentés dans la captation de CO2, cherchent actuellement à l’appliquer sur les effluents des fours à calcaire de nos carrières», s’enthousiasme Valérie David. Bientôt essayé dans une carrière des Hauts-de-France, ce dispositif s’avère prometteur. Sur le papier, il permettrait d’abattre les émissions directes de CO2. Ce gaz carbonique pouvant servir ensuite à recarbonater des bétons issus de la déconstruction d’immeubles: ultime étape avant leur réutilisation.

Les technologies nouvelles ne seront pas l’alpha et l’omega de la stratégie carbone des héritiers de Gustave Eiffel. Les nombreux déboires des politiques de soutien à la rénovation thermique des logements ont montré l’incapacité, faute de compétence, de nombreux artisans à utiliser des techniques très performantes, comme les matériaux à changement de phase. «Nous devrons former aux questions climatiques et aux nouvelles techniques des milliers de nos compagnons», admet Valérie David. Sans compter les nouvelles recrues. En moyenne, le groupe embauche 5.000 personnes chaque année.

La formation des pros ne touchera pas seulement les maçons, les conducteurs d’engins ou les poseurs de route. Dès à présent, les commerciaux doivent atteindre des objectifs bas carbone. Comprendre: vendre des bâtiments et des prestations peu ou pas émettrices. Un sacré challenge, tant que le carbone n’est pas imprimé en gros caractères dans le code des marchés publics.



[1] Construit à Bordeaux, Hyperion est le premier immeuble de grande hauteur français en bois.

[2] Initié par le Conseil de Stabilité Financière, la Task Force on Climate-related Financial Disclosures (TCFD) a élaboré des recommandations visant à inciter les entreprises à publier leurs facteurs de risques climatiques.

[3] Eiffage exploite 2.500 km d’autoroutes concédées.