Le bilan de 30 ans d'actions climatiques

Le 04 décembre 2020 par Valéry Laramée de Tannenberg
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En avons-nous fait assez ?
En avons-nous fait assez ?
VLDT

En partenariat avec Enerdata, le JDLE fait le bilan de trois décennies d'actions climatiques dans nos sociétés et nos économies. Si d'incontestables progrès sont à créditer à l'actif de l'industrie, de l'agriculture, du résidentiel et du tertiaire, de gros progrès restent à accomplir dans les domaines des transports. En attendant de véritables évolutions structurelles.

 

Comme toutes statistiques, les données climatiques peuvent se lire avec un prisme optimiste ou pessimiste. Dans le deuxième cas, on peut se cantonner à la lecture de la colonne des émissions de gaz à effet de serre (Ges). Entre 1990 et 2018, les rejets anthropiques de CO2 (le Ges dont la comptabilité est la plus fiable) sont passés de 21,7 à 36 milliards de tonnes par an: un bond de 65% en trois décennies. Inquiétant. À ce rythme, nous aurons probablement épuisé le budget carbone nous permettant de stabiliser le réchauffement à moins de 2 °C avant le milieu du siècle.

 

  1990 2000 2010 2018 évolution 1990-2018 évolution annuelle
Monde            
population (million) 5275 6105 6911 7669 45% 1,3%
émissions (MtCO2) 21792 24 533 32 922 35 966 65% 1,7%
émission per capita (tCO2/hab.) 4,13 4,02 4,76 4,27 3% 0,1%

Source : Enerdata

  1990 2000 2010 2018 évolution 1990-2018 évolution annuelle
PNB monde (M$) 49 250 932 65 285 920 93 245 202 125 231 592 154% 3,3%
émissions (MtCO2) 21792 24 533 32 922 35 966 65% 1,7%
intensité carbone mondial (kgCO2/M$) 0,4 0,4 0,3 0,3 -25% -1,0%

Source : Enerdata

Pour autant, des lueurs d’espoir restent allumées. Sur la même période, la production de richesses, calculée en dollars constant, s’est envolée de 154%, mais l’intensité carbone[1] de ce PIB mondial a reculé de 25%. «Cela signifie que l’on a généré un quart de CO2 en moins pour produire des biens et des services en trente ans», résume Pascal Charriau.

On observe des progrès dans tous les grands secteurs émetteurs de GES. Alors que son «chiffre d’affaires» progressait de 162%, toujours entre 1990 et 2018, l’industrie planétaire n’a accru «que» de 62% ses rejets carbonés. Voyant ainsi son intensité carbone baisser de près de 40%. «On voit là, les effets de l’amélioration de l’efficacité énergétique et de l’électrification des usages», poursuit le P-DG d’Enerdata.



1990200020102018évolution 1990-2018évolution annuelle
Union européenne





PNB  (M$)12 982 40716 025 11518 634 81421 528 84866%1,8%
émissions (MtCO2)4 4014 2464 1763 688-16%-0,6%
intensité carbone UE (kgCO2/M$)0,30,30,20,2-33%-1,4%







USA





PNB  (M$)14 364 12917 791 66621 071 98125 034 40174%1,9%
émissions (MtCO2)4 0983 8923 7273 151-23%-0,9%
intensité carbone US (kgCO2/M$)0,30,20,20,1-67%-3,7%







Asie





PNB  (M$)10 663 48417 311 40231 286 96650 828 143377%5,5%
émissions (MtCO2)4 8036 83112 74215 884231%4,2%
intensité carbone Asie (kgCO2/M$)0,450,390,410,31-31%-1,3%







Chine





PNB  (M$)1 649 7914 448 99412 132 60822 835 3411284%9,5%
émissions (MtCO2)2 2553 1407 7989 562324%5,1%
intensité carbone Chine (kgCO2/M$)1,370,710,640,42-69%-4,0%

Source : Enerdata

La filière de production d’électricité apparaît comme un bon contre-exemple. Les efforts déployés par les électriciens européens, rejoints plus tard par leurs confrères nord-américains, ont été largement compensés par le déploiement d’importantes flottes de centrales à charbon en Asie. Pour autant, les énergéticiens de Chine, de Corée ou du Japon investissent massivement dans les sources de production renouvelable. Et cela se voit. Depuis le début du siècle, le facteur carbone[2] de la production d’électricité a baissé de 11%.

  1990 2000 2010 2018 évolution 1990-2018
évolution annuelle
Electricité            
Production (TWh/an) 11879 15483 21577 27036 127,59%
2,9%
émissions (MtCO2) 6348 8041 11113 12061 90%
2,2%
facteur carbone (gCO2/kWh) 490 513 502 444 -9,00% -0,3%

Source : Enerdata

Beaucoup plus encourageantes sont les données concernant le résidentiel et le tertiaire qui voient chuter leur intensité carbone, respectivement, de 25% et de 58%. «C’est le reflet du développement d’une classe moyenne mondiale, indique Pascal Charriau. Pour autant, si un nombre croissant d’habitants a accès à l’énergie, la demande des habitants des régions en croissance, comme la Chine, l’Inde ou l’Afrique, reste encore faible.»

  1990 2000 2010 2018 évolution 1990-2018
Tertiaire          
émissions (MtCO2) 794 726 812 850 7%
Valeur ajoutée des services (Md$/an) 28070 38176 54673 72747 159%
intensité carbone (kgCO2/M$) 28,29 19,02 14,85 11,68 -58%
           
Résidentiel          
émissions (MtCO2) 1 826 1 823 1 884 2 005 10%
population (million) 5275 6105 6911 7669 45%
intensité carbone (tCO2/per capita) 0,35 0,3 0,27 0,26 -25%

Source : Enerdata

Malgré une demande croissante, l’agriculture progresse. «Depuis 2000, la production de viande a augmenté de 73%, celle de lait de 41%. La productivité en lait et viande a donc nettement augmenté, ce qui explique que les émissions de GES n’aient pas suivi l’évolution du PIB mondial», confirme Christian Couturier, directeur général de Solagro. 

  1990 2000 2010 2018
évolution 1990-2018 évolution annuelle
Agriculture            
Valeur ajoutée  (M$) 3 013 286 3 631 387 5 219 176 6 623 910
120% 2,8%
émissions (MtGES/an) 4549 4651 5088 5410
19% 0,6%
intensité carbone (tkgGES/M$) 1,51 1,28 0,97 0,82 -46% -2,1%

Sources : Enerdata, FAO

Des progrès climatiques, la sidérurgie en connaît peu. Tributaire des énergies fossiles, la production d’acier se décarbone trop lentement: son intensité carbone n’a diminué que de 13% en trois décennies.

  1990 2000 2010 2018 évolution 1990-2018
Acier          
Production (Mt/an) 770 850 1433 1732 124%
émissions (MtCO2) 1124 1109 1954 2193 95%
facteur carbone (tCO2/t d'acier) 1,46 1,3 1,36 1,27 -13%

Source : Enerdata

Les transports font pire encore. Sous l’effet de la mondialisation (qui a fortement accru les besoins en fret) et des besoins de mobilité, la demande a explosé. Les émissions ont bondi de 76% durant la période considérée. Mais l’intensité carbone s’est dégradée de 21%: un cas unique dans notre étude.

  1990 2000 2010 2018 évolution 1990-2018
Transports          
émissions (MtCO2) 7248 9068 11022 12773 76%
population (million) 5275 6105 6911 7669 45%
facteur carbone (tCO2/t per capita) 1,37 1,49 1,59 1,67 21%

Source : Enerdata

Que déduire de cette revue de détails ? «On voit que le déploiement de technologies a permis d’améliorer la production dans un grand nombre de domaines. Mais cela ne suffit pas à nous mettre sur les bonnes trajectoires. Pour tenir nos engagements, nous devons réduire de 6 à 7% par an nos émissions. Or, sans la crise de la Covid-19, elles seraient probablement reparties à la hausse», constate Pascal Charriau.


Si certains leviers, comme la décarbonation ou l’efficacité énergétique sont aujourd’hui actionnés par la plupart des secteurs, d’autres comme la sobriété restent encore surtout l’apanage des experts et des ONG. «Il faudra pourtant se résoudre à réduire nos besoins en énergie et en matières premières. A elles seules, technologies et décarbonation ne suffiront pas pour nous propulser sur la voie de la neutralité carbone», conclut Pascal Charriau.



[1] L'intensité en carbone est le rapport des émissions de CO2 à la production.

[2] Le facteur carbone est le rapport des émissions de CO2 à la production d’électricité.