Climat: la nouvelle feuille de route européenne

Le 17 septembre 2020 par Valéry Laramée de Tannenberg
Imprimer Twitter Facebook Linkedin Google Plus Email
ajouter à mes dossiersRéagir à cet article
Réduire nos émissions n'est pas seulement faisable, c'est souhaitable, estime Ursula von der Leyen.
Réduire nos émissions n'est pas seulement faisable, c'est souhaitable, estime Ursula von der Leyen.
DR

Le JDLE dévoile l’étude d’impact du programme climatique, présenté le 16 septembre par la présidente de la Commission européenne. La révision à la hausse des ambitions carbone des 27 mobilisera tous les secteurs d’activité, y compris l'agriculture.

La balle est désormais dans le camp des gouvernements européens. Mercredi 16 septembre, la présidente de la Commission leur a proposé de renforcer l’ambition climatique du bloc communautaire. Ursula von der Leyen suggère de baisser non pas de 40% nos émissions de gaz à effet de serre, entre 1990 et 2030, mais de 55 %. «Au moins !»

Les 27 doivent choisir – ou non – de rehausser l’ambition européenne, lors du prochain conseil européen des 17 et 18 octobre prochains. Avec en ligne de mire le dépôt de la nouvelle NDC européenne d’ici la fin de l’année, moins d’un an avant la tenue du sommet climatique de Glasgow, la COP 26.

Réduire de moitié les rejets carbonés de 27 pays industrialisés en quatre décennies, le pari peut sembler fou. Ce n’est pas l’avis de l’ancienne ministre de la défense d’Allemagne. Rappelant que les 28 avaient déjà réduit d’un quart leurs émissions depuis 1990 tout en accroissant de 62 % leur PIB, Ursula von der Leyen estime que l’objectif des 55% est «non seulement atteignable», mais qu'il sera aussi bénéfique pour l’économie, l’environnement et la santé des Européens.

diminuer les coûts sanitaire de la pollution

A cet égard, Bruxelles considère que l’abattement de la pollution carbonée entraînera mécaniquement celle d’autres pollutions atmosphériques. De quoi réduire d’une centaine de milliards d'euros en 15 ans le montant de la facture sanitaire européenne, avancent les services de la Commission.

Poursuivre les politiques actuelles ne suffira pas. Au rythme actuel, l’Europe n'allègera «que» de 60% son bilan carbone entre 1990 et 2050. Ce qui la placerait bien loin de la neutralité carbone, qui est son objectif pour le milieu du siècle.

Dans ses cartons, la Commission a déjà un plan d’action définissant, secteur par secteur, les mesures et les mécanismes qu’il faudra actionner pour rester dans les nouveaux clous climatiques.

deux fois plus de renouvelables électriques

Sans surprise, ce sont les électriciens qui vont devoir faire les efforts les plus importants. Ces derniers devront produire 65% de leur courant à partir d’énergies renouvelables dès 2030. C’est deux fois plus qu’aujourd’hui ! Cette électricité verte (nulle mention de nucléaire dans la feuille de route) servira aussi à décarboner certains pans de l’industrie, ainsi que la production d’hydrogène.

Dans le même temps, les énergéticiens devront réduire de 70% leur consommation de charbon, d’un quart celle de produits pétroliers et de 30 % celle de gaz. Du gaz, il en sera beaucoup question. La Commission prépare sa stratégie méthane, laquelle imposera une baisse sensible des fuites dans les gazoducs.

Paradoxe. Dans le débat sur la taxonomie, l’Europe ne sait pas encore si le nucléaire (décarboné) peut être considéré comme une énergie propre. Depuis le 16 septembre, elle sait, en revanche, que le gaz naturel est éligible au mécanisme pour une transition juste. Une curieuse alliance entre anti-nucléaire et pro-gaz a fait adopter ce curieux amendement par le parlement européen. Cela ne favorisera pas la décarbonation de l’industrie européenne ni sa dépendance énergétique.

Les entreprises de rénovation des bâtiments et des logements se préparent un bel avenir. Pour réduire rapidement le bilan carbone du résidentiel et du tertiaire, la Commission considère qu’il faut doubler le rythme actuel des rénovations. Mieux, ces appartements, maisons et bureaux upgradés devront être alimentés par des énergies renouvelables et équipés de systèmes de domotiques (pour maîtriser les consommations).

sus aux data centers énergivores

Des économies d’énergie en vue. Cela tombe bien. Car, nous devrons réduire de 36% à 37% notre consommation d’énergie finale en 2030 et de 39% à 41% notre demande d’énergie primaire. Ceci passera par l’application de nouvelles normes de consommation d’énergie pour les produits de grande consommation. La directive Eco-design sera révisée à cet effet. La future stratégie numérique communautaire imposera la neutralité carbone aux data centers dès 2030.

La part des énergies renouvelables consommée par les transports devra plus que tripler en 10 ans, passant de 7 à 24 % entre 2020 et 2030. Cela passera par un accroissement rapide du nombre de véhicules hybrides, électriques ou consommant des agrocarburants. Pour limiter les impacts sur la biodiversité de la valorisation de la biomasse, la Commission milite pour une limitation de l’usage énergétique du bois et des cultures alimentaires (colza, maïs).

Priorité sera donnée à l’usage des déchets végétaux et aux cultures énergétiques (miscanthus, par exemple). Au total, les transports devront baisser de 55% leurs émissions d’ici à 2030. Ils y seront contraints par un renforcement des normes d’émission pour les véhicules à moteur thermique et par les révisions annoncées des directives sur la fiscalité de l’énergie et sur les énergies alternatives.

ETS, taxe carbone et CSC

Plutôt bon élève jusqu’alors, l’industrie ne sera pas épargnée. Déjà soumise au système communautaire d’échange de quotas d’émissions de gaz à effet de serre (ETS), le secteur secondaire devra encore réduire d’un quart ses rejets carbonés entre 2015 et 2030. Au menu: intensification de la réutilisation de la chaleur fatale, utilisation d’hydrogène, captage et stockage géologique du carbone (CSC).

Bruxelles veut aussi développer des systèmes de certification des produits bas carbone et imposer aux entrepreneurs d’intégrer le climat à leur stratégie. La directive régulant l’ETS sera révisée pour réduire le nombre de quotas d’émissions et intégrer transports maritime et routier, ainsi que la consommation d’énergie des bâtiments. Parallèlement, Bruxelles présentera l’an prochain son projet de mécanisme d’inclusion aux frontières. Cette taxe carbone vise à rehausser le coût des importations de pays n’appliquant pas l’Accord de Paris.

reconstituer les puits de carbone

Les entreprises de la gestion des déchets devront adapter leurs pratiques à la nouvelle donne. Cela commencera par cesser (en 2024 au plus tard) de mettre en décharge les bio-déchets. Toujours pour diminuer les émanations de biogaz, Bruxelles devrait aussi modifier les règles encadrant la gestion des boues d’épuration.

L’agriculture ne sera pas, elle non plus, exemptée d’efforts. Dans la charrette de mesures à venir: amélioration de l’usage des engrais (azotés notamment), développement de l’agriculture de précision et de la méthanisation. Un très gros effort devra être consenti envers les sols et autres puits de carbone. La capacité d’absorption des puits de carbone des 27 a, en effet, chuté de 10% au cours des 5 dernières années (à 263 millions de tonnes équivalent CO2 par an).

En continuant d’artificialiser les sols naturels au rythme actuel, cette capacité pourrait se réduire de dix autres pourcents d’ici la fin de la décennie. D’où l’importance donnée au renforcement de la protection des zones humides et des forêts, à l’afforestation et à la gestion des sols agricoles. La Commission annonce vouloir mettre en place des systèmes permettant de rémunérer directement les agriculteurs qui contribueront à la préservation ou à l’extension des puits de carbone. La négociation de la prochaine PAC s'annonce définitivement intéressante.