Bouquetin du Bargy: la justice suspend l’abattage indiscriminé

Le 27 août 2020 par Romain Loury
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Le bouquetin des Alpes (Capra ibex)
Le bouquetin des Alpes (Capra ibex)
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C’est une première dans le dossier des bouquetins du Bargy: la justice a décidé de suspendre en référé l’abattage indiscriminé d’animaux non testés pour la brucellose, donnant raison à l’association Animal Cross contre la préfecture de Haute-Savoie.

Sujet moins connu que le loup et l’ours, le bouquetin du massif du Bargy (Haute-Savoie) fait depuis 2012 l’objet d’une âpre bataille entre associations de défense de l’environnement, producteurs laitiers et autorités préfectorales. Cette année-là, deux enfants d’une même famille ont contracté la brucellose (également appelée «fièvre de Malte») après avoir consommé du fromage au lait cru issu d’un élevage de vaches du Grand-Bornand (Haute-Savoie).

Alors que la France était considérée indemne de cette maladie bactérienne depuis 2005, ces cas seraient liés à la persistance d’un réservoir sauvage de brucellose, en l’occurrence des bouquetins du Bargy, qui auraient contaminé les vaches –bien que le lien n’ait jamais été clairement avéré. Afin de rassurer les éleveurs, le préfet de Haute-Savoie autorise chaque année un quota d’abattage de bouquetins.

Deux modalités dominent: d’une part la capture et le dépistage des bouquetins, suivis de l’euthanasie des animaux atteints. D’autre part, l’abattage indiscriminé à distance, sans vérification du statut sérologique, par exemple si l’animal évolue dans un milieu difficilement accessible[i]. Très décriée par les associations, mal vue du Conseil national de la protection de la nature (CNPN), cette dernière approche vise à réduire la densité de bouquetins, et donc à limiter la propagation de la maladie au sein de la faune sauvage.

Un ‘compromis’ reconduit en 2020-2022

En 2019, le préfet de Haute-Savoie avait opté pour un compromis: 50 animaux seraient capturés et testés, 20 autres seraient abattus de manière indiscriminée. Un pis-aller que les associations avaient accepté du bout des lèvres. A l’exception d’Animal Cross, qui a cette fois-ci décidé de monter au créneau.

La préfecture de Haute-Savoie a en effet décidé de reconduire la même approche en 2020-2022, poursuivant sur le même rythme qu’en 2019: sur les trois ans, 150 bouquetins seraient testés, 60 directement abattus. Or l’arrêté, daté du 29 mai, a été suspendu mercredi 25 août en référé par le tribunal administratif de Grenoble, saisi par Animal Cross.

Selon la justice, le préfet de Haute-Savoie n’a pas cherché de solution alternative, condition nécessaire à l’abattage d’une espèce protégée. Pour l’association, «des solutions plus efficaces existent, [telles que] la mise en place d’une ségrégation spatiale des animaux consistant en la séparation des quartiers saisonniers du bouquetin des cheptels domestiques, évitant ainsi les zones de pâturage communes».

Un abattage sans intérêt prouvé

A ce jour, les 21 animaux testés en juin, dans le cadre du nouvel arrêté, se sont tous avérés négatifs pour la brucellose, rappelle l’association. Ce qui suggère que les chances que l’abattage indiscriminé aurait bien peu de chances d’atteindre un animal infecté. De plus, aucun autre cas humain n’a été recensé depuis 2012, indique Animal Cross.

Fin janvier, le CNPN avait tranché dans le même sens quant au projet d’arrêté: son avis se montrait favorable à la capture de 150 individus (16 voix pour, 2 contre, 5 abstentions), mais nettement opposé à l’abattage indiscriminé (21 voix contre, 0 pour, 2 abstentions). Selon le conseil, «l'intérêt des tirs d'individus impossibles à capturer et localisés dans les sites inaccessibles n'est pas démontré».

Contacté par le JDLE, le président d’Animal Cross, Benoît Thomé, salue cette avancée judiciaire, rare dans le domaine de la protection de la faune sauvage. «Il s’agit de conflits d’usage qui se résolvent toujours au détriment de la nature», commente-t-il. «On reproche aux animaux sauvages de vivre dans leur milieu, où on décide de placer des animaux domestiques», dénonce Benoît Thomé.

Alors que le jugement sur le fond est attendu d’ici «trois à quatre mois», le président d’Animal Cross espère que d’autres associations ayant défendu le bouquetin, demeurées silencieuses sur cet arrêté présenté comme un compromis par le préfet, vont désormais rejoindre le combat.



[i] Entre 2012 et 2018, 476 de ces bovidés sauvages ont été abattus sur le massif du Bargy. Parmi eux, seuls 130 avaient été analysés comme séropositifs, les 346 autres ayant été abattus à distance.