Biodiversité: le système agroalimentaire, totem à abattre

Le 11 septembre 2020 par Romain Loury
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68% de vertébrés en moins en 50 ans
68% de vertébrés en moins en 50 ans

La biodiversité continue à fondre à grande vitesse: en 50 ans, 68% des populations de vertébrés ont disparu à travers le monde, révèle le rapport «Planète vivante» publié jeudi 10 septembre par le WWF. Les coupables sont bien connus: la destruction des écosystèmes et notre système agro-alimentaire. Si le premier sujet est relativement consensuel, la sortie du second semble à la traîne.

C’est un constat particulièrement alarmant que dresse le WWF dans son nouveau rapport Planète vivante, qui dresse l’état mondial des populations de vertébrés. Par rapport à 1970, elles ont décliné en moyenne de 68%. Le phénomène semble même s’accélérer: ce chiffre était de 58% lors du rapport publié en 2016, de 60% dans celui de 2018.

Milieu le plus touché, les écosystèmes d’eau douce (zones humides, lacs et rivières), où la chute atteint 84%. Par ailleurs, les zones sous-tropicales des Amériques observent une baisse de 94% des populations de vertébrés depuis 1970!

L’effondrement de la biodiversité a un coût évident pour l’homme: principal responsable de la pandémie de Covid-19, il constitue une menace de premier ordre pour la sécurité alimentaire, «qui repose sur un grand nombre d’espèces sauvages (de plus en plus surexploitées) et cultivées (de moins en moins diversifiées)», rappelle le WWF. Selon l’ONG, les coûts de cette extinction de masse pourraient d’ores et déjà s’élever à 479 milliards de dollars par an, et atteindront 10.000 milliards de dollars en 2050.

Agir vite, et fort

Que faire pour s’extraire de ce gouffre sans fond? Publiée simultanément au rapport Planète Vivante, une étude de modélisation parue dans Nature, résultat du projet scientifique «Bending the curve», confirme les deux principales pistes à suivre: primo, une politique très active de conservation, qui protégerait jusqu’à 40% des terres, y engageant une gestion très efficace de la biodiversité.

Secundo, une transformation complète de notre système agroalimentaire, associant gestion durable des terres agricoles, fin du gaspillage et réduction de moitié de notre consommation de protéines animales. En combinant l’ensemble de ces mesures, 90% des pertes de biodiversité pourraient être évitées d’ici 2050, comparé à un scénario tendanciel -sans aucun changement.

Seul bémol, les chercheurs n’ont pas intégré les effets du changement climatique et des espèces invasives sur la biodiversité, qui font partie des cinq grandes menaces désignées par l’IPBES[i] dans son rapport publié en mai 2019. S’il est pour l’instant considéré secondaire, leur impact devrait fortement s’accroître au cours du 21ème siècle, ce qui porte à croire que les modélisations de «Bending the curve» sont probablement très optimistes.

Le système agroalimentaire, intouchable?

Politiquement et scientifiquement, la protection des écosystèmes fait l’objet d’un quasi-consensus: de nouveaux objectifs sont d’ailleurs attendus lors de la future COP15 de la Convention pour la diversité biologique (CBD), avec 30% de terres protégées d’ici à 2030. La question d’une révolution agroalimentaire, ainsi que celle de nos régimes alimentaires, semble en revanche bien moins avancée, dans les discours comme dans les actes.

Le sujet fait certes l’objet de la 4ème des 128 motions qui seront soumises au vote lors du congrès de l’UICN, qui se tiendra en janvier à Marseille. Il y est question de gestion durable des exploitations agricoles, mais sans que la sortie des pesticides, ni un changement des régimes alimentaires, soient expressément pointés.

«Je ne pense pas qu’on en parle assez peu, les écologues en parlent beaucoup», tempère la directrice de la Fondation pour la recherche sur la biodiversité (FRB), Hélène Soubelet, contactée par le JDLE. «Mais on en parle plus ou moins d’un cercle à l’autre. Au ministère de l’agriculture, on parlait beaucoup d’agroécologie du temps de Stéphane Le Foll [ministre de l’agriculture de 2012 à 2017, sous le quinquennat de François Hollande, ndlr]. On est certes resté sur une même trajectoire, mais le sujet est un peu moins visible», observe-t-elle. Ce qui n’empêche pas les organismes de recherche, dont l’Inrae[ii], de plancher très activement sur le sujet.

Des impacts peu perçus

Autre écueil, l’alimentation demeure rarement perçue comme un facteur de pression sur la biodiversité. «Quand on parle d’agriculture bio, les gens pensent d’abord à leur santé. C’est en quelque sort un biais: si on leur dit que c’est bon pour leur santé, les gens vont agir pour leur bien, pour celui de leurs enfants. Comme la chute de la biodiversité est encore peu visible dans leur quotidien, cela attriste un peu les gens, mais ils ne vont pas chercher à agir en fonction», analyse Hélène Soubelet.

Quant au silence des motions UICN au sujet des régimes alimentaires, «on peut le regretter, mais ce combat n’est pas orphelin, il est mené par ailleurs. L’UICN se focalise avant tout sur la conservation, car c’est le cœur de son action. La transformation des régimes alimentaires de la population mondiale est néanmoins une action importante, qui doit être menée par ailleurs et en complément». Selon la directrice de la FRB, le but n’est «d’ailleurs pas d’éliminer les impacts humains, ce qui est impossible, mais qu’ils puissent être absorbés par les écosystèmes, à qui nous devons laisser la possibilité de s’adapter».



[i] Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques

[ii] Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement