Biodiversité: la banque a-t-elle le pouvoir de dire oui?

Le 16 octobre 2020 par Romain Loury
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Les investissements nuisent souvent à la biodiversité.
Les investissements nuisent souvent à la biodiversité.
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Si le secteur bancaire se soucie désormais de son impact climatique, ses effets sur la biodiversité demeurent encore mal chiffrés. Première tentative en la matière, la Banque des Pays-Bas (banque centrale néerlandaise) a réalisé ses propres estimations pour le secteur financier du pays, révélant l’ampleur du problème.

«Notre mode de vie, notre économie dépendent de la biodiversité», a estimé Frank Elderson, directeur exécutif de la Nederlandsche Bank, lors d’une conférence de presse organisée jeudi 15 octobre. L’inverse est aussi vrai: la biodiversité dépend du secteur bancaire. Mais pas à son bénéfice, si l’on en croit le rapport mené par la banque centrale, «Indebted to Nature», une première au niveau mondial.

Selon les estimations menées par les experts de la banque, en partenariat avec l’agence néerlandaise d’évaluation environnementale (PBL), l’empreinte biodiversité du secteur bancaire des Pays-Bas équivaudrait à détruire 58.000 km2 d’espaces naturels vierges chaque année, soit 1,7 fois la taille du pays, dont la moitié par des changements d’usage des sols, l’autre moitié par les émissions de gaz à effet de serre.

Divers types de risques pour le secteur

Cette dépendance à la destruction de la nature n’est pas sans risques pour le secteur bancaire, estime le rapport. Des risques que la banque centrale qualifie de «transitionnels»: si le public bouleverse ses habitudes de consommation, ou qu’un gouvernement adopte des mesures de protection naturelle, les entreprises financées perdent une part de leur activité, les banques une part de leur marché.

Exemple, les trois principales banques néerlandaises ont prêté un total de 81 milliards d’euros en 2019 à des secteurs agroindustriels recourant aux engrais azotés. Or en mai de cette année, le gouvernement néerlandais a décidé de mieux encadrer ces épandages, afin de réduire la pression sur les sites Natura 2000 menacés par cette pratique et les émissions de gaz à effet de serre de l’agriculture.

A côté de ces risques transitionnels, les risques «réputationnels»: 96 Md€ ont été prêtés en 2019 à des entreprises dont les activités font l’objet de controverses, en raison de leur impact sur la biodiversité. Ce qui s’ajoute aux 97 Md€ investis dans des entreprises impliquées dans la déforestation.

Plus d’un tiers d’activités très dépendantes de la biodiversité

Assez peu versé dans la vertu environnementale, le secteur bancaire, néerlandais ou autre, danse sur un volcan: sur les 1.400 Md€ de son portefeuille de 2019, 510 Md€ ont été prêtés à des entreprises qui dépendent à niveau élevé ou très élevé, de services écosystémiques, dont la pollinisation, l’assainissement de l’eau et de l’air, ou la fertilité du sol.

Pour la Banque des Pays-Bas, il est désormais nécessaire que chaque institution financière identifie les divers risques (physiques, transitionnels, réputationnels) qu’elle encourt en raison du déclin de la biodiversité, afin de mieux les éviter.

Au-delà des banques, Frank Elderson a déclaré souhaiter que la COP15, organisé par la Convention des Nations unies sur la diversité biologique (CBD) en 2021 à Kunming (Chine), débouche sur un «itinéraire de transition» -de la même manière que la COP21 climatique fin 2015 à Paris-, qui s’impose à tous, secteur bancaire y compris.

Présente lors de la conférence de presse, la secrétaire exécutive de la CDB, Elizabeth Mrema, a appelé à ce que «tous les acteurs soient présents» sur le front de la biodiversité, car «il y a un besoin urgent de voir au-delà du carbone». «Nous voulons voir le secteur financier faire la différence», a-t-elle conclu.