Barbara Pompili à la rescousse du nucléaire français?

Le 21 janvier 2021 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Le président de l'ASN appelle l'Etat à agir vite.
Le président de l'ASN appelle l'Etat à agir vite.
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En charge de l'énergie, le minstère de la transition écologique devra favoriser la création de nouveaux exutoires de déchets nucléaires et le recyclage de bétons et de ferrailles issus du démantèlement des centrales. Et pas question de procrastiner, avertit l'ASN.

Modernisation du parc de centrales, construction d’EPR, gestion des combustibles usés, démantèlement, mise à niveau de la qualité des productions, allongement de la durée de vie des installations, les défis à relever sont nombreux pour l’industrie nucléaire française. Et ce ne sont pas les derniers. Ce jeudi 21 janvier, à l’occasion de leur conférence de presse de début d’année, les dirigeants de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) ont encore chargé la barque nucléaire.

En rappelant, tout d’abord, à EDF ses piètres résultats en matière de radioprotection de ses personnels et des sous-traitants. «C’est un sujet assez répandu», constate Bernard Doroszczuk. Ces derniers mois, les gendarmes du nucléaire tricolore n’ont cesser de comptabiliser les «comportements inadéquats» (refus de porter son dosimètre individuel, par exemple), les chantiers à risques insuffisamment préparés (avec menace de contamination des personnels). «Il faudra mettre en place un plan d’action», avance le président de l’ASN.

le designe de l'EPR 2

L’ingénierie d’EDF n’est pas épargnée. L’ASN craint que la conception de l’EPR 2 (le réacteur qui doit succéder à l’EPR) ne soit plus longue que prévu. Les discussions entre l’industriel et l’ASN se prolongent sur la capacité du futur réacteur à encaisser une chute d’avion commercial[1]. Le régulateur aimerait bien savoir aussi comment se concrétisera la mise en application du principe d’exclusion de rupture qui n’a effectivement pas fait mouche lors de la construction de l’EPR de Flamanville. Il faudra faire vite. EDF doit, en principe, fournir un dossier au gouvernement avant l’été.

La gestion des déchets devrait être l’un des grands sujets nucléaires de ces prochains mois. Et la barque devrait être sévèrement chahutée. Une fois n’est pas coutume, c’est au gouvernement seul qu’il incombe désormais de rédiger le prochain plan national de gestion des matières et déchets radioactifs (PNGMDR). Jusqu’ici, l’ASN était le porte-plume de l’Etat pour rédiger ce plan quinquennal de l’aval du cycle. Mais l’association européenne des régulateurs du nucléaire (Wenra) a trouvé curieux qu’une autorité indépendante comme l’ASN puisse être un prestataire de l’Etat. L’ASN lâche l’affaire. Déjà surchargés, les services de Barbara Pompili devront se débrouiller seuls pour ce 5e opus, qui couvrira la période 2021-2025.

réponses insuffisantes

La partie s’annonce délicate, tant les retards s’accumulent. Après avoir essuyé les critiques de l’institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN), de l’ASN, au tour, maintenant, de l’Autorité environnementale de tacler le projet de centre de stockage géologique de déchets à haute activité et à vie longue (Cigéo). Les sujets de discorde avec l’Agence nationale de gestion des déchets radioactifs (Andra) ne sont pas neufs: sûreté du stockage de déchets inflammables (colis bitumés), dimensionnement de l’installation (variable selon l’évolution de la politique énergétique), capacité à évacuer la chaleur dégager par les déchets en situation dégradée, etc. Autant de questions d’importance auxquelles l’Andra n’apporte pas de réponse satisfaisante.

Le devenir des combustibles usés est l’un des nœuds du problème. Vouées au recyclage ou au stockage définitif, ces barres de pastilles d’uranium doivent être refroidies en piscine après être extraites du cœur du réacteur. Parce que les piscines des centrales seront bientôt pleines, EDF entend construire une «super piscine», d’une capacité de 10.000 tonnes d’uranium enrichi.

les retards de la super piscine

Après avoir envisagé de l’installer sur le site de la centrale de Belleville-sur-Loire (18), l’électricien préfère la construire à proximité de l’usine Orano de La Hague (50). «EDF a repris profondément le design ce cette piscine centralisée», confirme Anne-Cécile Rigail. Résultat: alors que le dossier de demande d’autorisation d’exploitation devait être finalisé pour la fin de 2020, il n’est plus attendu avant 2024. «L’installation ne pourra donc ouvrir comme prévu en 2030, il faudra trouver des alternatives, en attendant», poursuit la directrice générale adjointe de l’ASN. Le 5e PNGMDR devra trouver des alternatives: stockage à sec, accroissement de la consommation de combustible MOX[2].

Autre sujet épineux: les déchets à très faible activité (TFA). Comme leur nom l’indique, ils sont faiblement radioactifs, mais occupent des volumes considérables. Ces volumes ne cesseront de croître à mesure qu’EDF débutera ses opérations de démantèlement : 14 réacteurs doivent être mis à l’arrêt d’ici à 2035. Les experts de la sûreté le répètent depuis des années: il n’est pas sérieux de vouloir tout stocker dans un centre national. Ce qui obligerait de faire parcourir de longues distances à des millions de tonnes de béton et de ferrailles très faiblement radioactifs. Géré par l’Andra, un centre existe à Morvilliers (10). Mais ce Cires sera plein en 2030. Il est urgent, là encore de trouver de nouvelles solutions.

libérer le seuil de libération

Dans un rapport publié, en 2016, l’IRSN évoquait trois scénarios: primo, trouver d’autres solutions de stockage, par exemple en orientant les déchets les moins actifs vers les installations de stockage de déchets dangereux, au nombre de 16 en France. Deuxio, limiter leur production en laissant sur place les matériaux dont la contamination est de très faible niveau. Et tertio, valoriser certains déchets, en particulier ceux de nature métallique, en recourant à leur fusion dans des filières conventionnelles. EDF a acquis deux fonderies spécialisées pour ce faire.

Déjà appliquée en Allemagne et en Suède, cette dernière solution pose un important problème d’acceptation sociale. D’autant que l’on ne pourra pas tout recycler dans les futurs chantiers nucléaires[3].

Ironie du sort, en rédigeant le 5e PNGMDR, l’anti nucléaire Barbara Pompili devra probablement relancer la réflexion sur l’avenir du «seuil de libération». Ou comment encadrer un possible recyclage des matières sortant d’un site nucléaire. Une hypothèse déjà évoquée lors du débat public de 2019 sur le plan national.

Après des années de réflexion, d’études, le moment de l'action, est venu. «Le 5e PNGMDR doit être celui des solutions et des décisions», avertit Bernard Doroszczuk. Faute de quoi, l’industrie nucléaire sera, dès la prochaine décennie, en panne de nombreux exutoires. Cette pénurie pourrait s’avérer fatale.



[1] Sujet qui avait déjà allongé le design de l’EPR 1.

[2] Produit en partie avec des combustibles usés recyclés à La Hague.

[3] Le démantèlement de l’usine d’enrichissement Georges Besse a généré 150.000 tonnes de ferrailles plus ou moins contaminées.