Baisse des ventes de pesticides: réalité ou artefact?

Le 01 juillet 2020 par Romain Loury
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Le labour, principale alternative au glyphosate
Le labour, principale alternative au glyphosate
DARKO DOZET

La baisse est impressionnante : -44% de produits phytosanitaires vendus en 2019 par rapport à 2018, -35% de glyphosate. Annoncés mardi 30 juin par les ministères de la transition écologique et solidaire, ces chiffres signifient-ils pour autant que la sortie des pesticides est en cours? Pas si simple.

Les chiffres de vente des pesticides de l'année N ne sont généralement annoncés qu’en fin d’année N+1. Or le gouvernement a cette fois-ci pris plusieurs mois d’avance sur les chiffres 2019. D’abord par la voix du ministre de Didier Guillaume, ministre de l’agriculture, qui a détaillé quelques chiffres vendredi 26 juin sur France Info: -35% de vente de glyphosate en 2019 par rapport à 2018, -30% en 2019 par rapport à 2018.

Se félicitant de cette baisse ainsi que la dynamique favorable des conversions en bio, Didier Guillaume jetait aussitôt un froid: «on n’arrivera pas au zéro glyphosate. Dire que nous devrions tout arrêter, c’est tromper les gens, c’est partir dans une aventure qui serait dramatique. Si on dit ‘zéro glyphosate’, on arrêtera de produire de l’alimentation».

Vers un report des échéances

Ces propos vont pourtant à l’encontre des travaux en cours sur les alternatives au glyphosate, à l’Anses et à l’Inrae[i], mais aussi des promesses gouvernementales. Si ces dernières ont largement évolué depuis 2017, lorsqu’Emmanuel Macron promettait la fin totale du glyphosate d’ici trois ans, il est désormais question d’interdire au 1er janvier 2021 les usages pour lesquels des alternatives sont disponibles, puis d’une interdiction totale en 2023.

Dans une interview accordée mardi 30 juin au Parisien, la ministre de la transition écologique, Elisabeth Borne, a indiqué que l’interdiction du glyphosate n’était pas enterrée. «Je peux vous assurer que cette interdiction sur les principaux usages sera mise en œuvre avant la fin du quinquennat», soit avant 2022, a-t-elle indiqué. Si ces propos ont été analysés, parfois un peu rapidement, comme une contradiction de son collègue de l’agriculture, l’expression «sur les principaux usages» suggère la forte probabilité d’un report de l’échéance du 1er janvier 2021.

La balle est actuellement dans les mains de l’Anses, qui doit fixer une liste d’usages pour lesquels il existe des alternatives, mécaniques ou chimiques. Or ce travail, que les députés de la mission d’information sur le suivi de la stratégie de sortie du glyphosate espéraient obtenir avant la fin du premier semestre, prend du retard, en partie à cause de la crise sanitaire. Selon Pierre-Etienne Bisch, coordinateur du plan de sortie du glyphosate auditionné mardi 30 juin par les députés, ces annonces ne viendront probablement qu’«à l’automne, pas forcément en septembre».

Les agriculteurs sommés d’abandonner le glyphosate, pour ceux disposant d’alternatives, pourraient donc bénéficier, au minimum, d’une année de répit. Ce qui porte l’abandon partiel à 2022, année au cours de laquelle la Commission européenne devra trancher, sur la base d’un avis corédigé par l’Anses, quant au renouvellement d’AMM de la substance active. La promesse d’Emmanuel Macron pourrait donc se diluer dans la procédure européenne.

Une forte baisse, après un stockage en 2018

Peut-être pour faire oublier des promesses qui tardent à se concrétiser, le gouvernement a détaillé mardi 30 juin des chiffres de vente très encourageants (usages agricoles uniquement): hors produits de biocontrôle, les ventes de substances actives ont baissé de 44% entre 2018 et 2019, ceux de type CMR (cancérigènes, mutagènes, reprotoxiques) «de plus de 50%». Quant au glyphosate, les ventes ont diminué de 35% en 2019 par rapport à 2018.

Or comme le rappellent les deux ministères, ces fortes baisses interviennent après une année de hausse importante des ventes: +18% pour les pesticides en 2018, +11% pour le glyphosate. Cette hausse est en grande partie liée à l'augmentation de la redevance pour pollution diffuse, qui a poussé les agriculteurs à constituer des stocks en 2018. La baisse de 2019 s’expliquerait donc, en partie, par cette fièvre acheteuse de 2018.

Si Pierre-Etienne Bisch reconnaît des «effets d’anticipation», il y distingue aussi «une baisse structurelle», «une inversion de la courbe» après des années d’augmentation continue –et d’échec des plans Ecophyto: depuis 2008, les ventes suivent une tendance moyenne de +3,1% par an.

Contactés par le JDLE, d’autres experts se montrent plus sceptiques quant au caractère «structurel» de cette baisse. L’effet de stockage conduit mathématiquement les agriculteurs à acheter moins de produits qu’en 2017: armé d’un excédent constitué l’année N (2018), l’agriculteur peut se permettre d’acheter moins de pesticides l’année N+1 (2019) que l’année N-1 (2017). Ce qui permet en grande partie d’expliquer le chiffre de -30%, entre 2017 et 2019, avancé par Didier Guillaume.

D’autre part, il existe des doutes sur la fiabilité et l’exhaustivité de la Banque nationale des ventes de produits phytopharmaceutiques (BNVD), à l’origine de ces chiffres: celle-ci va faire l’objet d’un travail d’affinement, afin de la rendre plus interprétable, car elle prend très mal en compte les différences de composition et des doses homologuées des produits.

Par ailleurs, les données de ventes annuelles sont collectées jusqu’à fin mai. Au lieu de quatre à six mois d’analyse, celles livrées par le gouvernement ne résultent que d’un mois de travail. Ce qui pousse certains à craindre que les ministres aient «tiré trop tôt».



[i] Anses: Agence nationale de sécurité sanitaire d l’alimentation, de l’environnement et du travail. Inrae: Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement.