Vu à la télé

Le 25 avril 2016 par Valéry Laramée de Tannenberg
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A l'époque, pas de Google Earth.
A l'époque, pas de Google Earth.
Google Earth

Plusieurs jours durant, les journalistes français ont dû relater la catastrophe de Tchernobyl sans la moindre image. Et sans message cohérent des autorités françaises.

C’est par la Suède qu’est venue l’info. Dans la matinée du 27 avril 1986, l’alerte à la radioactivité retentit à Forsmark. La centrale nucléaire est rapidement évacuée. Mais aucun incident n’a été signalé dans l’installation de Vattenfall, ni aux alentours. Aucun opérateur n’est contaminé. Dans le doute, le directeur alerte tout de même la Strålsäkerhetsmyndigheten. Nous sommes dimanche matin.

Les experts de l’autorité de sûreté suédoise croient aux retombées d’un lointain essai atomique. Leurs intuitions sont démenties par les faits. Les sismographes n’ont détecté aucune secousse consécutive à une explosion nucléaire. Et les particules collectées à Forsmark ne sont pas celles que l’on retrouve habituellement après l’explosion d’une arme nucléaire. Et si c’était un accident? Les vents sont bien établis: si accident il y a eu, il n’a pu avoir lieu qu’en URSS.

Un avion bardé de radiations

L’ambassade de Suède à Moscou demande alors des explications au gouvernement soviétique. Niet. Stockholm informe ses interlocuteurs qu’il va alerter l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). Le 28 avril, vers 13 heures, les services de Mikhaïl Gorbatchev admettent ce qu’ils niaient quelques heures plus tôt: il y a bien eu un incident nucléaire quelque part en Union soviétique. Sans autre précision.

L’agence de presse suédoise envoie ses premiers télex au monde entier. Inédit: l’agence soviétique Tass confirme l’information. Dans la nuit, les scientifiques du service central de protection contre les rayonnements ionisants français (le SCPRI[1]) passent au peigne fin un avion d’Air France en provenance de Hambourg. Verdict du spectromètre: la carlingue est bardée de radioéléments tout droit sortis d’un réacteur nucléaire.

2 ou 2.000 morts?

Le 29 avril, en milieu de matinée, à Paris, dans les bureaux de la rédaction d’Antenne 2, on prépare le journal télévisé de 13 heures. «Nous étions partagés, se souvient Patrick Hesters, le journalistes scientifique. D’un côté, nous disposions de dépêches suédoises et soviétiques annonçant un accident, sans précision, à Tchernobyl, installation que nous ne connaissions pas. De l’autre, nous avions des informations en provenance des Etats-Unis qui annonçaient 2.000 morts.»

A l’époque, la France ne dispose pas d’experts indépendants. En guise de ‘grand témoin’, le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) envoie au JT d’Antenne 2 le directeur de son institut de protection et de sûreté nucléaire[2], François Cogné. «En arrivant dans les studios, il ne croyait pas à une catastrophe. Par la suite, nous apprenons que l’on a trouvé des traces de zirconium, le métal dont sont faites les gaines de combustibles. Là, il comprend qu’il y a une explosion qui a probablement détruit le réacteur. Il ne s’agit plus d’un accident, comme à Three Miles Island en 1979, mais d’une catastrophe nucléaire.»

Tombé du ciel

Présenté par Noël Mamère (le futur député-maire de Bègles), le journal consacre 17 minutes à Tchernobyl. «Le rédacteur en chef était furieux. Il ne comprenait pas que l’on se soit ainsi appesanti sur un événement dont on ne savait presque rien», se souvient Patrick Hesters. D’autant plus furieux que la télévision française n’a aucune image à montrer. Tchernobyl est dans une zone interdite aux étrangers, située aux confins de la Russie, de l’Ukraine et de la Biélorussie. Pis, la centrale se situe à quelques kilomètres d’un radar ultrasecret épiant les tirs de missiles américains.

Les premières images tomberont très vite du… ciel. La société Spot Images propose des photos infrarouges de la centrale ukrainienne. Prises par le satellite Spot, ces photos montrent clairement plusieurs incendies en cours sur le site. «Elles révélaient, en fait, que le cœur du réacteur était en fusion et à l’air libre et que le toit goudronné du bâtiment des turbines était en feu, probablement à cause des morceaux de graphite qui avaient été expulsés du réacteur lors de l’explosion.» A la hussarde, les équipes techniques d’Antenne 2 captent aussi les émissions du satellite soviétique Gorison. «On a ainsi pu découvrir les premières images des envoyés spéciaux des télévisions soviétiques, montrant les évacuations, les hélicoptères larguant du sable pour étouffer l’incendie, les examens médicaux pratiqués sur les populations.» Le choc médiatique est immense.

Le fax du ministère de l’agriculture

D’autant plus grand, que les autorités françaises jouent l’apaisement. Toujours sur les ondes d’Antenne 2, le docteur Jacques Lafuma ne croit pas que l’accident ait pu faire un grand nombre de victimes: «Il faudrait des doses énormes», indique-t-il. Ce que ne peut pas savoir le chef du département de protection sanitaire du CEA, c’est que la catastrophe aura rejeté deux fois plus de gaz rares, d’iodes radioactifs, de tellures, de césiums et autres plutonium que ne le fera la centrale de Fukushima Dai-Ichi, 25 ans plus tard. Quelques jours plus tard, le professeur Maurice Tubiana estime le risque sanitaire encouru par les populations à «une cigarette tous les dix ans». Entre temps, les services du gouvernement français se sont un peu emmêlé les pinceaux médiatiques. Le pompon étant décroché par le ministère de l’agriculture.

Dans un communiqué daté du 6 mai, les services de François Guillaume écrivent: «Le territoire français, en raison de son éloignement, a été totalement épargné par les retombées de radionucléides consécutives à l’accident de la centrale de Tchernobyl». Ce qui contredit totalement le message du SCPRI qui, dès le 1er mai, confirme une légère élévation de la radioactivité imputable au passage du nuage de Tchernobyl. Pis, le fax du ministère de l’agriculture poursuit: «A aucun moment les hausses de radioactivité observées n’ont posé le moindre problème d’hygiène publique». En deux phrases contradictoires, ce fax discrédite à jamais toute la communication gouvernementale sur Tchernobyl. Les journalistes commencent à se désintéresser de la catastrophe nucléaire et de ses conséquences. La chasse au mensonge d’Etat est ouverte.

 



[1] Aujourd’hui intégré dans l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN).

[2] Le futur IRSN, aujourd’hui détaché du CEA.

 



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