Voyage au pays de la précarité énergétique

Le 29 mars 2013 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Près de 3.000 Britanniques sont victimes, chaque année, de la précarité énergétique.
Près de 3.000 Britanniques sont victimes, chaque année, de la précarité énergétique.

Les membres du Conseil national de la transition énergétique auditionnaient, jeudi 28 mars, des responsables d’associations œuvrant contre la précarité énergétique. Un combat ardu, de longue haleine et très coûteux.

L’initiative était bonne. Jeudi 28 mars, Delphine Batho a ouvert aux journalistes une réunion du Conseil national de la transition énergétique. A l’ordre du jour: la précarité énergétique. Un sujet très médiatisé ces derniers mois, mais finalement peu connu. Pour en parler: 4 associatifs qui ont su choisir les mots pour évoquer, avec précision et dignité, des situations tragiques dont on a peine à croire qu’elles puissent perdurer dans la 5e puissance économique du monde.

Le premier choc est d’abord causé par la découverte de l’ampleur du phénomène. Selon des statistiques de l’Insee, plus de 8 millions de Français consacrent plus de 10% de leurs revenus à payer leurs factures d’énergie et de carburant. Un chiffre qu’il convient, sans doute, de majorer.

Extrapolée à partir de l’enquête Logement de 2006, cette statistique a été publiée avant le début de l’inflation des prix de l’énergie. «On ne connaît pas la réalité de la situation, souligne Franck Dimitropoulos, animateur du réseau Rappel. Ces chiffres cherchent à quantifier quelque chose qui n’avait pas d’existence officielle à l’époque.»

La précarité frappe partout, reconnaissent les experts. «Mais la région Nord-Pas-de-Calais et les zones rurales semblent particulièrement touchées», estime François Boulot, du Secours catholique.

Problème majeur et méconnu, la précarité énergétique se développe à vitesse grand V. «Entre 2004 et 2011, le nombre de demandes d’aides à l’énergie qui nous ont été soumises a augmenté de 90%», regrette François Boulot. «Et 73% des centres communaux d’action sociale ont constaté une hausse massive des demandes d’aides à l’énergie depuis trois ans», confirme Bertrand Lapostolet, chargé de mission Précarité énergétique à la Fondation Abbé Pierre.

Pas étonnant. En France, les prix hors taxe de l’électricité ont progressé de 10% entre 2004 et 2012, mais ceux du gaz de 70%, rappelle Eurostat. Le prix moyen des carburants a, lui, progressé de 4,4% par an, entre 1999 et 2012, indique une récente étude du ministère de l’économie.

La paupérisation change les comportements. A commencer par les vols de courant. Même si ERDF reste discret sur le sujet, ces «pertes non techniques» représentent déjà10 térawattheures par an, en hausse d’environ 20%, entre 2009 et 2011. Ceux qui peuvent encore payer l’énergie du chauffage fractionnent leurs dépenses. «C’est l’une des clés du succès commercial des poêles à pétrole. Car on peut acheter de petites quantités de carburant, plutôt que d’assumer d’un seul coup le plein de la cuve à fioul», indique Bertrand Lapostolet.

La précarité énergétique, c’est aussi l’instrument de la désocialisation. «Par manque d’eau chaude, les mères ne peuvent plus laver leurs enfants et hésitent à les envoyer à l’école. D’autant qu’ils ont du mal à faire leurs devoirs à la lueur de la bougie», explique Claire Hédon, vice-présidente d’ATD Quart Monde France. En dégageant de l’humidité, les fameux poêles à pétrole contribuent à la dégradation des logements et de la santé de leurs occupants. Les études évaluant l’impact sanitaire de la précarité énergétique font défaut en France, mais pas au Royaume-Uni. John Hills, un universitaire britannique, a estimé, dans une étude parue en 2011, que chaque année 2.700 Anglais et Gallois succombent des suites de la Fuel Poverty [JDLE].

Etant donné que les prix de l’énergie sont appelés à fortement progresser ces prochaines années, que faire pour endiguer ce fléau? «On nous annonce une hausse de 30% des seuls prix de l’électricité d’ici 2017. L’idéal serait d’augmenter en proportion les minima sociaux et les tarifs sociaux de l’énergie», avance, sans illusion, Claire Hédon. Bertrand Lapostolet préconise, lui, d’augmenter l’aide personnelle au logement (APL) en proportion de l’inflation des prix de l’énergie.

En complément, François Boulot suggère que l’Etat garantisse un plancher des aides distribuées par les collectivités territoriales, et dont les montants sont très variables. Pratique, Franck Dimitropoulos propose la création de guichet unique, tant pour faciliter les démarches des «précaires» que pour optimiser les actions des énergéticiens et des services publics.

Pour les solutions plus structurantes, les idées n’ont pas manqué non plus. A commencer par la création d’un corps d’ambassadeurs du Conseil énergétique. Financés par le Grand emprunt, ces 6.000 conseillers feraient du porte-à-porte pour donner aux ménages défavorisés les conseils élémentaires pour économiser l’énergie. «Chaque visite peut permettre de réduire de 90 euros le montant de la facture d’un ménage», plaide Franck Dimitropoulos.

D’aucuns proposent d’élargir sensiblement le champ d’intervention du plan «Habiter Mieux». Porté par l’Agence nationale de l’habitat (Anah), ce programme a permis de rénover 13.000 logements en un an. On est très loin des 500.000 prévus par la Conférence environnementale.

Pour aller de l’avant, une augmentation de la contribution au service public de l'électricité (CSPE) est envisagée. Il est vrai que sa «part sociale» ne représente, en 2013, que 2,8% des sommes collectées. L’utilisation massive du dispositif des certificats d’économie d’énergie est aussi suggérée pour financer le programme national de rénovation des logements. Bertrand Lapostolet recommande d’interdire la location des logements les plus énergivores, ainsi que les systèmes d’aide à l’achat forcé d’énergie chère et polluante, à l’instar de la prime à la cuve de fioul.

Intervenant en fin de séminaire, la ministre de l’écologie a tenté, contrairement à la facilitatrice du débat Laurence Tubiana, de réintégrer le fléau dans la problématique de la transition énergétique. «Faut-il consacrer les moyens dont nous disposons, et qui sont contraints, à financer la construction de logements respectant la RT 2012 ou à rénover le parc de logements les plus énergivores?», s’est interrogé Delphine Batho. Une question à plusieurs dizaines de milliards d’euros.



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