Vols fantômes : gabegie en approche

Le 10 mars 2020 par Victor Miget
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le nombre de vols en Europe de l’ouest a baissé de 24 %.
le nombre de vols en Europe de l’ouest a baissé de 24 %.

Malgré l’épidémie de Covid-19, les compagnies aériennes européennes doivent faire voler leurs avions à vide pour conserver leurs créneaux d’atterrissage. Les acteurs plaident pour une modification rapide de cette règle. La Commission européenne va assouplir la législation. 

 

L’affaire est ubuesque. Des avions désespérément vides à cause de l’épidémie de Coronavirus, volent sans presque aucun passager à bord. Les témoignages affluent sur la toile. Photos à l’appui, on y voit des Boeing et des Airbus vides, qui décollent et brûlent leur kérosène malgré tout. 

"Take it or loose it"

La raison de cette anomalie est simple. En temps normal, le trafic aérien en Europe est particulièrement dense. Régulation oblige, le règlement (CEE) n°95/93 dicte les principes  d’encadrement des programmes de vols des compagnies, dit «mécanisme de coordination des horaires». Les créneaux sont attribués par une entité indépendante désignée par chaque Etat membre. En France, par exemple, c’est l’association Cohor.

Selon ce règlement, «les transporteurs aériens ne peuvent conserver leurs séries de créneaux sur les aéroports coordonnés que s’ils en font usage à hauteur d’au moins 80%», nous explique un responsable de la Direction générale de l'aviation civile (DGAC). Pour respecter cette exigence, les transporteurs aériens doivent donc opérer des vols, dont le taux de remplissage «devient chaque jour plus faible». Grosso modo, malgré la pandémie et les restrictions de circulation imposées par les Etats, les compagnies aériennes doivent prouver que la demande est suffisante et justifier l’attribution des créneaux. Dans le cas contraire: les créneaux sont perdus et distribués à d’autres. C'est le principe du take it or loose it.

Conséquence: les avions continuent de voler, alors même selon l'Association internationale du transport aérien (Iata), les vols en Europe de l’ouest ont baissé de 24 % depuis le début de l’épidémie.

Front commun

Les acteurs du secteur veulent mettre fin à ces «vols fantômes», coûteux en salaires et en kérosène (et donc en CO2). Mais ce, «sans faire courir le risque aux compagnies de perdre leurs créneaux horaires lors de la même saison (hiver ou été) un an plus tard», souligne-t-on à la DGAC. Tous réclament une dérogation pendant la durée de la crise sanitaire. Et pas seulement dans l’Union européenne. Le secrétaire britannique aux Transports, Grant Shapps, a demandé à Airport Coordination Limited, la société indépendante de coordination de créneaux horaires outre-Manche, d’assouplir, voire de suspendre temporairement, cette règle des 80%.

Même son de cloche du côté de l’Iata, l’association internationale des compagnies aériennes. Son directeur général, Alexandre de Juniac, explique dans un communiqué que «de nombreuses compagnies aériennes réduisent leurs capacités et prennent des mesures d'urgence pour limiter les coûts[1]». Pour l’ancien patron d’Air France, les gouvernements doivent en prendre note et «l'industrie du transport aérien devra envisager d'alléger les taxes, les frais et l'attribution des créneaux horaires. Ce sont des moments extraordinaires».

Des solutions à l’étude

Selon la Commission européenne, les annulations enregistrées sur les vols en provenance ou en direction de la Chine entraient dans le cas de dérogation prévue par le règlement sur le périmètre défini des lignes vers la Chine. En Europe, un moratoire pourrait être décidé à l’échelle communautaire afin de déroger à la règle des 80%. Ce ne serait pas une première. De telles mesures ont déjà été mises en application suite aux attentats du 11 septembre 2001, lors de l’épidémie de Sras en 2003 et après la crise économique de 2008.

A ce titre, la DGAC rappelle que la France soutient une modification du règlement et demande à ce que le sujet sera traité «en urgence dans les instances européennes aviation». Un appel visiblement entendu à l'échelle communautaire.

La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a indiqué qu'une révision de la législation sur les créneaux aéroportuaires serait très rapidement adoptée.  «Il sera plus facile pour les compagnies aériennes de garder leurs créneaux aéroportuaires même si elles n’opèrent pas de vols dans ces créneaux en raison du déclin du trafic», a confirmé Ursula von der Leyen. La mesure sera temporaire et sa forme elle, reste encore inconnue. Elle devra suivre la voie législative et être approuvée et adoptée par le Parlement européen et les États membres.



[1]  Air France a annoncé l’annulation de 3.600 vols en mars.