Vin : la Rioja anticipe les changements climatiques

Le 18 mai 2018 par Valéry Laramée de Tannenberg, envoyé spécial
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Dans la Rioja, le cycle végétatif de la vigne s'accélère.
Dans la Rioja, le cycle végétatif de la vigne s'accélère.
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Exemplaire au plan environnemental, la bodega Campo Viejo commence à subir quelques conséquences des changements climatiques.

 

En apparence, la bodega Campo Viejo ressemble à bien d’autres caves viticoles. Noyé au milieu de ses 28 hectares de vignes, son bâtiment administratif fait penser, de loin, à l’un de ces blockhaus qui formaient le fameux Mur de l’Atlantique, durant le Second conflit mondial. Rester sur cette impression serait une erreur. Le fleuron espagnol de la division vinicole du groupe Pernod-Ricard est un condensé de ce que l’architecture et la viti-viniculture la plus moderne peuvent engendrer. Non sans bénéfices pour l’environnement.

Conçu par l’architecte basque Ignacio Quemada, le chai est un gigantesque ouvrage de 44.000 mètres carrés semi-enterré dans une colline. Autour du centre de dégustation et des terrasses, le vignoble entame sa floraison, à perte de vue. Au loin, la chaîne des monts ibériques bloque les nuages et accueille nombre de parcs éoliens. En contrebas des vignes, l’èbre irrigue Logroño, capitale de la Rioja.

Au cœur de cet important domaine, l’essentiel se trouve dans les entrailles de la terre. Après les vendanges, le raisin est livré sur l’une des toitures du bâtiment, où des trémies engloutissent, à la fin de l’été, des millions de grappes. Quelques étages en dessous, c’est l’éraflage, puis le pressoir.

sobre en eau et en énergie

Par gravité, un réseau de tuyauteries en acier inoxydable véhicule le moût dans les cuves d’acier où il se transformera en vin, sous la surveillance attentive d’Elena Adell. «Nous n’utilisons aucune pompe: tout a été conçu pour que l’intégralité du processus de la vinification consomme le moins d’eau et d’énergie possible», explique l’œnologue en cheffe de la bodega.

L’intégralité de l’électricité consommée est issue de centrales solaires ou éoliennes. La climatisation (à 16°C) est assurée par une ventilation naturelle et une pompe à chaleur. L’eau servant au nettoyage de la forêt de cuves est collectée, épurée dans la station maison avant d’être réutilisée pour irriguer le domaine.

70.000 barriques bordelaises

Mais revenons à l’essentiel. Une fois les fermentations terminées, le vin est mis en barrique bordelaise. Son vieillissement sera plus ou moins long, selon les qualités de vin recherchées. Des barriques, Campo Viejo en abrite 70.000 dans ses caves, situées à 20 mètres de profondeur. De quoi remplir les 6 millions de bouteilles vendues chaque année dans le monde entier.

Souvent fabriqués avec du bois de chêne français, ces tonneaux de 228 litres sont l’un des moyens trouvés par l’équipe d’Elena Adell pour réduire les émissions de gaz à effet de serre du domaine. «Nous n’achetons que les douelles en France. Nous assemblons ensuite les barriques à proximité de la bodega, ce qui optimise sensiblement le transport par camion depuis la France», précise Estibaliz Torrealba, en charge de la performance environnementale de la filiale viti-vinicole espagnole du groupe français.

bodega neutre en carbone

En ne consommant que du courant d’origine renouvelable, en allégeant de 30% la masse de ses bouteilles et en diminuant ses besoins en transport, Campo Viejo estime avoir réduit d’un quart ses émissions de GES en quelques années. Le reste est ‘compensé’ via l’achat de crédits carbone (VCS), dont le produit de la vente contribue au financement de projets bas carbone dans les pays émergents et en développement. En 2011, Camp Viejo a été la première bodega d’Espagne à être certifiée Carbon Neutral.

Région viticole de 63.000 ha, aux terroirs et aux climats contrastés, la Rioja ne produit pas ses vins comme en Bourgogne ou dans la vallée de la Loire. Le modèle retenu est celui bien connu en Champagne. Exploitant en propre peu de vignes en direct, maisons de négoce et coopératives achètent l’essentiel de leurs raisins. «Nous ne produisons que 5% des raisins dont nous avons besoin», confirme Nicolas Krantz, directeur général des activités viticoles en Espagne de Pernod-Ricard.

diffuser la bonne parole

La bodega doit donc contractualiser -pour un à trois ans- avec des centaines de vignerons de la Rioja alta, alavesa et baja, les trois régions de la plus prestigieuse appellation outre-Pyrénées. Sur ses 28 ha, et bien qu’elle s’en défende, Elena Adell est proche de la viticulture biologique: lutte biologique, fin des herbicides, recours extrêmement limités aux fongicides et aux insecticides, irrigation au goutte-à-goutte. Ce n’est pas forcément le cas partout. «Nous traitons avec 850 producteurs qui travaillent sur 5.500 parcelles, souvent chacun à sa manière», reconnaît Mario Ezquerro, l’ingénieur agronome de la bodega.

Pour diffuser la bonne parole, les techniciens maison rencontrent régulièrement les vignerons. Pas de pression avouée, non. Mais des conseils, les données produites par la douzaine de stations météo du domaine, des audits sur l’utilisation d’intrants ou d’eau, les relevés par drones. De quoi rendre plus acceptables les bonnes pratiques prônées par Campo Viejo.

menace climatique en tête

Contrairement à certains de ses confrères espagnols, Elena Adell ne semble pas préoccupée par les conséquences du réchauffement. Il n’y a pas si longtemps, le président de l’association des vignerons espagnols, Miguel Torres, avait placé la menace climatique en tête de l’agenda de l’organisation. Les techniciens de sa bodega imaginent des modes de valorisation industrielle du CO2 produit par la fermentation.

Rien de tout cela à Logroño. Bien sûr, nul ne songe à nier les effets du Cambio Climatico. Ce serait d’ailleurs audacieux: des chercheurs de l’Institut basque pour la recherche et le développement en agriculture (Neiker-Tecnalia) ont récemment montré que l’élévation des températures augmente le taux de sucre et réduit l’acidité (et donc la typicité) des vins produits avec le tempranillo, le cépage le plus cultivé dans la région. Un climat plus chaud donne plus de sucre dans le jus du raisin, et à terme plus d’alcool, donc moins d’acides.

vendange en août

Mario Ezquerro n’aime pas évoquer la question. C’est du bout des lèvres que l’agronome consent à confirmer le caractère de plus en plus précoce des vendanges dans la région. Signe évident d’une accélération du cycle végétatif de la vigne. L’an passé, les vignerons ont sorti leur sécateur dès la fin du mois d’août: un record. «Il y a aussi plus d’événements météorologiques imprévisibles, comme les orages de grêle», reconnaît-il.

Ce qui n’est pas pour effrayer Elena Adell: «Notre avantage, c’est que nous travaillons avec des viticulteurs de toute la Rioja et que nous faisons des vins d’assemblage. Si, une parcelle est touchée, nous compenserons avec des vins d’autres parcelles.»

nouveaux cépages

Certes. Consciente de l’évolution du temps, l’interprofession de la Rioja a autorisé la culture de 4 cépages autochtones oubliés (maturana blanca, tempranillo blanco, turruntés et maturana tinta) et de trois cépages ‘exogènes’: verdejo, chardonnay et sauvignon blanc. Officiellement, il s’agit d’aider les vignerons à produire des vins plus conformes aux attentes des marchés, notamment à l’exportation.

Cet agrandissement de la biodiversité est aussi une façon de réduire le risque climatique pesant sur la viticulture de la Rioja. A 400 kilomètres plus au nord, les vignerons du Bordelais (dont s’inspiraient jadis leurs collègues de la Rioja) en sont encore à tester les cépages les plus résilients au réchauffement.



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