Vin: Bordeaux hausse le ton contre les pesticides

Le 10 mai 2016 par Romain Loury
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S'étendant sur près de 120.000 ha, le vignoble bordelais compte 38 appellations.
S'étendant sur près de 120.000 ha, le vignoble bordelais compte 38 appellations.
Michael Clarke

Les vins de Bordeaux se feront-ils un jour sans pesticides? Sans être aussi affirmatif, le président du Conseil interprofessionnel du vin de Bordeaux (CIVB), Bernard Farges, a appelé fin avril à une réduction de leur usage, éventuellement à une sortie complète.

De la part d’une filière, la viticulture, parmi les plus gourmandes en pesticides, la déclaration de Bernard Farges, le 25 avril lors de l’assemblée générale du CIVB, avait de quoi surprendre: «Notre filière des vins de Bordeaux dans son intégralité a les mêmes attentes que les associations qui nous interpellent. Oui, la filière des vins de Bordeaux a pour objectif la diminution forte, voire la sortie de l’usage de pesticides».

«Notre chemin pour y arriver peut être différent de celui réclamé par ces associations, toutefois l’objectif est commun, a poursuivi Bernard Farges. Cet objectif, la diminution forte voire la sortie des pesticides, ne sera pas atteint en quelques semaines, ni avec des mesures simplistes mais bien avec des choix, des engagements, des investissements à court terme, à moyen terme, à long terme de l’ensemble de la filière».

D’ici «cinq à dix ans»

A quelle échéance pourrait-on envisager une sortie des pesticides? Contacté par le JDLE, Bernard Farges se montre très optimiste: «On peut l’envisager dans les cinq à dix ans», affirme-t-il. «Beaucoup de choses ont été faites, beaucoup d’autres sont en cours: il y a cinq ans nous n’aurions pas pu dire cela, maintenant nous le pouvons».

Source d’espoir pour le président du CIVB, le développement de cépages résistants ou tolérants aux maladies, obtenus par croisement. Mais pas seulement : «Cet objectif, partagé par tous, ne sera pas atteint en opposant les modèles, qu’ils soient conventionnels, certifiés, bio, biodynamie. Les solutions seront diverses et complémentaires», a jugé Bernard Farges lors de son discours.

Comment expliquer cette évolution? «Il y a une sensibilité plus forte de la population, c’est un fait. Mais la filière viticole est la première à être exposée, il est maximal quand on manipule ces produits», explique Bernard Farges au JDLE.

Evoquant l’accident d’exposition de Villeneuve-de-Blaye (début mai 2014), au cours duquel des écoliers girondins ont été intoxiqués lors d’épandages dans des champs voisins (conventionnel et bio), le patron du CIVB juge qu’«on ne peut plus se permettre» de tels agissements. «Nous devons être irréprochables, la sensibilité est désormais très forte sur ces sujets», ajoute-t-il.

Le réveil de la Gironde?

Contactée par le JDLE, Delphine Vinet, qui se définit comme «femme de vigneron» -celle de Benoît Vinet, propriétaire du domaine Emile Grelier à Lapouyade (Gironde)-, se réjouit de cette annonce: «Tant mieux ! La Gironde se réveille, aussi bien pour la santé de son environnement, pour la santé humaine et pour sa réputation: il faut arrêter de faire n’importe quoi».

D’une surface de 8 hectares, le domaine Emile Grelier, labellisé bio, pratique la biodynamie, grâce à un partenariat étroit avec des associations de naturalistes: plantation d’arbres, de haies, couverts végétaux, pose de nichoirs dans les vignes en guise d’insecticides, mise en place de mares pour favoriser la biodiversité…

«Nous fonctionnons très bien ainsi, nous sommes déjà plusieurs en Gironde à travailler différemment. En deux ans, nous avons assisté à une ouverture de nos collègues [sur ces modes de production plus écologiques], nous sommes très sollicités actuellement», constate Delphine Vinet. Evoquant «un effet ‘Cash investigation’» -allusion à une retentissante émission sur les pesticides diffusée début février sur France 2-, elle juge que les questions de santé participent beaucoup de cette évolution.

«Il faut arrêter d’affirmer que les pesticides n’ont pas d’effet: soit on continue à ne pas voir le problème, soit on commence à se prendre vraiment en main. On sent que la proximité se développe, que de plus en plus d’associations se montent, tout cela prend une grande ampleur: je suis très optimiste, car il y a une vraie prise de conscience sur ces questions», explique Delphine Vinet.

De nombreuses pistes

Pour Laurent Delierre, ingénieur de recherche dans l’unité mixte de recherche «Santé et agroécologie du vignoble» (Inra[i], Bordeaux), il n’y a aucun doute: «nous disposons de pistes qui permettent de réduire fortement, voire de supprimer les pesticides» dans les vignes. Que ce soit par leur simple réduction, par leur substitution par des méthodes bio ou par l’emploi de nouvelles variétés de vignes, «nous disposons d’une combinaison de leviers qui nous permettrait d’aller le plus loin possible», ajoute-t-il.

Du côté des cépages résistants français développés au centre Inra de Colmar, Laurent Delierre espère voir de premières variétés, obtenues par hybridation ou croisement, émerger en «2016, 2017». D’autres pays, dont l’Allemagne, la Suisse et l’Italie, disposent déjà de leurs propres cépages, mais pour des raisons réglementaires (notamment d’appellation d’origine contrôlée, AOC), la France ne peut y recourir.

C’est d’ailleurs l’une des revendications portées par Bernard Farges lors de son discours, qui déplore le retard français en la matière et demande «l’inscription simple de cépages résistants déjà inscrits au catalogue en Allemagne ou en Italie sur le catalogue français». «La procédure administrative française pour y parvenir consiste à dire que nos amis allemands et italiens sont de dangereux individus et qu’il faut refaire toute l’expérimentation en France pendant des années. C’est inacceptable», juge-t-il.

Le «cynisme» de l’industrie

Il se dégage par ailleurs du discours de Bernard Farges une certaine tension entre la profession viticole et l’industrie phytosanitaire, qui n’est peut-être pas tout à fait étrangère à l’annonce sur la sortie des pesticides. Un litige qui a trait à la question des équipements de protection individuels (EPI), que les travailleurs agricoles doivent porter lors de l’épandage des produits.

«Depuis quelques mois» selon le président du CIVB, les entreprises ont tendance à préconiser le port de l’EPI au-delà du délai de réentrée dans les vignes après épandage (de 6h à 48h selon les produits), et ce sans limite de temps. Conséquence, «un viticulteur doit porter un équipement tout l’été, ce qui est socialement, techniquement et humainement impossible», juge Bernard Farges.

Selon lui, les firmes, accusées de «cynisme», «sortent les parapluies sans se soucier de la réalité, avec la complicité de l’Etat». Objectif: transférer la responsabilité de maladies qui surviendraient chez les travailleurs agricoles vers le chef d’exploitation, tenu seul responsable des problèmes sanitaires. Pour Bernard Farges, le choix est simple: «soit les firmes ne préconisent pas d’équipement au-delà du délai de prérentrée, soit on l’allonge de quelques heures s’il le faut, soit il faut exiger le retrait des produits qui sont dangereux».

LMR: le vin, produit d’exception

Avant toute sortie éventuelle des pesticides, le CIVB se montre, toujours par la voix de son patron, favorable à la mise en place de limites maximales de résidus (LMR) pour le vin. Des seuils réglementaires maximaux dont ce produit, contrairement à d’autres issus de l’agriculture du fait qu’il est transformé, est actuellement épargné.

Là encore, la prise de position peut sembler iconoclaste: «Il est reproché à la filière de bloquer cela, c’est totalement faux! La filière demande justement cette transposition des raisins au vin», a déclaré Bernard Farges lors de l’assemblée générale.

«Alors que nous sommes souvent attaqués sur ce sujet, cette transposition nous serait favorable», explique-t-il au JDLE, souhaitant faire acte de «transparence». En cause, le fait que les pesticides seraient, du fait de la transformation, moins présents dans le vin que dans le raisin –mais bien plus que dans l’eau potable.

Seul hic, ces LMR sont très souvent critiquées, en particulier pour les pesticides aux propriétés de perturbateur endocrinien, et de nombreuses associations jugent qu’elles ne constituent pas une garantie sanitaire. Interrogé à ce sujet, Bernard Farges «ne se sent pas d’autorité pour critiquer ces valeurs mises en place par des experts».



[i] Institut national de la recherche agronomique

 



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