Vin bio: inquiétudes d’un secteur en plein boom

Le 31 janvier 2019 par Romain Loury
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Un marché multiplié par 5 depuis 2005
Un marché multiplié par 5 depuis 2005
Michael Clarke

Alors que les ventes de vin continuent à s’effriter en France, seul le vin bio sort son épingle du jeu. Et pas qu’un peu: le marché devrait croître de 14% par an d’ici à 2022. Pourtant, les producteurs se montrent inquiets de la décision européenne de limiter les épandages de cuivre, effective depuis jeudi 31 janvier.

Plus grande rencontre mondiale des producteurs de vin bio, le salon Millésime Bio s’est tenu du lundi 28 au mercredi 30 janvier à Montpellier. Comme chaque année, c’est l’occasion pour la profession de faire le point sur l’actualité et les tendances, très nettement favorables, de ce jeune marché.

Une consommation quintuplée depuis 2005

Selon les derniers chiffres disponibles de l’Agence Bio, ceux de 2017, la France comptait cette année-là 78.502 hectares de vignes cultivées en bio, soit 10% du vignoble français –22% de ces surfaces étant en conversion. Le secteur a ainsi triplé en 10 ans, passant de 1.907 à 5.835 exploitations entre 2007 et 2017.

L’Hérault arrive en tête pour le nombre de producteurs bio (543 exploitants), le Vaucluse pour les surfaces (9.494 hectares en bio ou en conversion), les Bouches-du-Rhône pour la proportion de surfaces viticoles en bio (25,3%).

Idem du côté des consommateurs: avec 2,21 millions d’hectolitres produits en 2017 (dont 1,25 million d’hectolitres consommés en France), le marché s’élève à 958 millions d’euros pour la seule consommation à domicile, soit cinq fois plus qu’en 2005.

Une demande qui dope l’offre

«Tous les feux sont au vert, la consommation explose. Notre difficulté maintenant, c’est d’augmenter notre production pour faire face à la demande», se réjouit Patrick Guiraud, président de Sudvinbio, association interprofessionnelle des vins biologiques d’Occitanie, organisatrice du salon Millésime Bio.

Bien plus avertie des risques, environnementaux et sanitaires, posés par les pesticides, l’opinion a aussi évolué: «quand j’ai commencé en 2000, le vin bio n’était pas considéré comme bon. Les restaurateurs et les cavistes ne voulaient pas en entendre parler», rappelle Virgile Joly, viticulteur bio à Saint-Saturnin-de-Lucian (Hérault).

Cuivre: les craintes de la profession

Pourtant, de lourds nuages sont récemment venus assombrir ce bel horizon: fin novembre, la Commission européenne a opté pour une limitation des doses de cuivre, incontournable fongicide du bio. De 6 kg par hectare et par an, avec possibilité de lissage sur 5 ans, le cuivre n’est plus utilisable qu’à raison de 4 kg par hectare et par an, avec lissage possible sur 7 ans –durée de réautorisation du produit, qui prend effet ce jeudi 31 janvier.

En cause, les effets néfastes d’une concentration excessive de cet antifongique sur la croissance et le développement de la plupart des plantes, sur les communautés microbiennes et la faune des sols, pointés début 2018 par un avis de l’autorité européenne de sécurité sanitaire (Efsa). Plusieurs Etats membres étaient même favorables à une interdiction pure et simple, et le lissage pluriannuel a bien failli disparaître.

Défendant l’innocuité du cuivre, Patrick Guiraud y voit «avant tout un problème politique et de lobbying, plutôt qu’un problème technique». Le responsable viticole laisse entendre que les firmes phytopharmaceutiques, qui ont leurs entrées à Bruxelles, ont pu avoir de l’influence sur cette décision -comme elles en ont eu pour défendre, avec succès, le glyphosate. Avec cette baisse du dosage de cuivre, «il sera difficile de poursuivre notre développement», craint-il.

20% des producteurs menacés

Certes, les viticulteurs bio français se situent, dans leur globalité, en-deçà des 4 kg annuels de cuivre par hectare, révèle une étude menée par le syndicat Vignerons indépendants de France (VIF) auprès de ses adhérents. Mais les disparités sont fortes, en fonction des régions -les viticulteurs du littoral méditerranéen recourent ainsi plus au cuivre que ceux de la vallée de la Loire-, mais aussi des années.

Selon l’enquête du VIF, les viticulteurs bio interrogés ont utilisé 2,4 kg par hectare par an en 2017, mais 4,1 kg par hectare en 2018. Pourquoi une telle différence d’une année à l’autre? La première a été une année à faible pression de mildiou, la seconde une année à très forte pression.

Sur les cinq dernières années, 2018 comprise, les viticulteurs ont utilisé en moyenne 2,98 kg de cuivre par hectare par an. Mais 20% d’entre eux, généralement les plus grosses exploitations, en ont épandu plus de 4 kg par hectare par an. Ce qui, désormais, les mettra hors la loi.

«Si on ne supprime pas [cette nouvelle règle], on sera obligé d’utiliser de la chimie de la synthèse [et donc de perdre le label bio, ndlr]. Cela va empêcher un certain nombre de conversions», craint Jacques Carroget, secrétaire national viticulture de la Fédération nationale d’agriculture biologique des régions de France (Fnab).

Du côté de l’Institut national de l’origine et de la qualité (INAO), on se montre conscient du problème. Afin de pallier le problème, son comité national de l’agriculture biologique (CNAB) et sa commission nationale Vins bio prévoient d’envoyer prochainement un courrier à l’Anses[i], lui demandant de ne plus limiter le nombre de traitements annuels au cuivre, quitte à recourir à de faibles doses.

Vers un cahier des charges pour les «vins nature»

Autre sujet d’actualité du vin bio, la question des «vins nature»: revendiquée par un nombre croissant de viticulteurs, cette appellation officieuse ne fait l’objet d’aucun label, et donc d’aucun cahier des charges. Ce qui hérisse le poil de plusieurs viticulteurs bio, inspectés chaque année.

Le sujet est en cours d’étude à l’INAO, en vue d’un futur cahier des charges. Celui-ci comporterait parmi ses obligations l’absence de tout intrant, une vendange exclusivement manuelle, aucun ajout de sulfites, aucune mécanisation (à l’exclusion du pressurage et du pompage), l’interdiction de la filtration ou encore l’utilisation de levures indigènes.

Autre sujet de débat, l’appellation: la DGCCRF[ii] s’opposerait à celle de «vins nature», la vinification étant en soi un processus naturel, orienté par l’homme, et l’INAO opterait pour une appellation «vins sans intrants». Un terme qui «ne fait pas rêver», juge Jacques Carroget.



[i] Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail

[ii] Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes

 



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