Vignes OGM: "Nous ne produisions que de la connaissance"

Le 26 août 2010 par Valéry Laramée de Tannenberg
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La destruction de l’essai de porte-greffe OGM de vigne du Centre de l’Inra de Colmar ne signe pas la fin des recherches en matière de lutte contre le court-noué. Chercheur en virologie végétale, Olivier Lemaire nous rappelle les travaux actuellement en cours. Et leurs perspectives pour les viticulteurs.

Petit rappel à l’attention de non-professionnels de la vigne. Qu’est-ce que le court-noué ?

 

C’est une maladie que l’on connaît depuis un siècle et demi et qui est étudiée depuis 60 ans à l’Inra de Colmar. Elle frappe les deux tiers des vignobles français. Notamment dans les régions du Beaujolais, des Côtes du Rhône septentrionales, du Languedoc-Roussillon, de Bordeaux, de Bourgogne. En revanche, on l’observe moins fréquemment en Val-de-Loire, en Charente et en Alsace. Cette maladie se manifeste par un jaunissement des feuilles, un raccourcissement des entre-nœuds, un développement hétérogène des grappes et un dépérissement de la vigne aboutissant à la mort du cep. Elle provoque une chute du rendement : jusqu’à 80 % de raisins en moins.

 

Comment la vigne attrape-t-elle cette maladie ?

 

C’est une maladie virale transmise à la racine par la piqure d’un nématode, un ver microscopique vivant sous terre.

 

Vous dites que le court-noué a été décrit il y a un siècle et demi, mais pourquoi est-on aussi démuni ?

 

Nous ne l’avons pas toujours été. Jusqu’à il y a quelques années, nous traitions les sols et les plantes avec des nématicides chimiques efficaces. Mais terriblement toxiques pour l’environnement et pour l’homme.

 

Vraiment toxiques ?

 

Oui. L’un des produits les plus fréquemment utilisés en France s’appelait l’Aldicarbe. Son principe actif, l’isocyanate de méthyle, était fabriqué dans l’usine d’Union Carbide de Bhopal [catastrophe de Bhopal en Inde, fin 1984, 25.000 morts]. Cela montre sa toxicité. Fort heureusement, et l’Inra y a contribué, ces produits chimiques sont interdits partout en Europe depuis 2007, et pour toutes les cultures.

 

Est-ce à dire que l’on manque de moyens de lutte alternatifs ?

 

Bien avant l’interdiction des nématicides, nous avons lancé plusieurs programmes de recherche sur des stratégies alternatives. La première a été de rechercher dans toutes les variétés de vignes certaines qui soient naturellement résistantes au virus. Hélas, contrairement au mildiou, nous n’en n’avons pas trouvé. Parallèlement, nous avons testé la prémunition, qui est une sorte de vaccination. Mais, contrairement à ce qui se produit pour la tristeza des agrumes, pour qui cette stratégie a été utilisée avec succès, cette vaccination ne fait que retarder l’infection de la vigne par le virus du court-noué. Ce qui n’est pas satisfaisant.

 

La fin des haricots ?

 

Fort heureusement, non. Depuis le début des années 2000, nous souhaitions poursuivre une expérimentation (pour évaluer la résistance dérivée du pathogène, en modifiant génétiquement le porte-greffe) qui avait été menée par le groupe LVMH, en Champagne, mais abandonnée pour des questions d’image. Elle a été justement reprise depuis sur des bases très différentes ; pour la première fois, la démarche de recherche participative pour co-construire un projet de recherche a été initiée en 2002. Cette démocratie scientifique dans l’élaboration des programmes de recherche pour la lutte contre le court-noué se développe depuis 2003 au sein du Comité local de suivi (CLS) de l’essai de l’Inra de Colmar.

 

Les fameuses vignes génétiquement modifiées ?

 

Exactement. Le principe de cette expérience est relativement simple. Il s’agit d’activer, par génie génétique, le même système naturel de défense immunitaire de la plante (« ARN interférence ») que celui qui est activé par la prémunition, mais de façon constitutive donc a priori plus efficacement. Après accord du Conseil de génie biomoléculaire, en 2004, et signature du ministre en 2005, nous avons lancé l’essai en plein champ.

 

Les AOC d’Alsace sont peu touchées par la maladie. N’avez-vous pas rencontré de réticences ?

 

Si bien sûr. C’est la raison pour laquelle nous avons constitué, avant même le lancement de l’essai, ce CLS. Composé de vignerons, d’agronomes, d’écologistes, d’élus, de représentants d’associations de consommateurs, d’un syndicaliste agricole, le CLS a activement participé à la co-construction du programme de l’essai et à sa surveillance. C’est à sa demande que nous enlevons les inflorescences des vignes OGM pour éviter tout risque de contamination. Pour isoler cet essai, nous avons décaissé la terre de la parcelle, installé un géotextile étanche et respirant que nous avons recouvert en partie de terre infestée par les nématodes, que nous avons cherchés dans le vignoble avoisinant. Terre dans laquelle nous avons planté nos porte-greffe OGM, sur lesquels ont été greffés des cépages du commerce, non alsaciens. A la demande du CLS, nous avons également vérifié qu’il n’y avait pas de transfert des transgènes des porte-greffe vers le greffon, y compris dans les inflorescences que nous enlevons. Mouvement des transgènes que nous n’avons pas observés sur la période 2005-2010 avec des analyses biochimiques et moléculaires.

 

C’est la seconde fois en quelques mois que cet essai est saccagé par des anti-OGM. Cela met-il un terme à vos recherches ?

 

Pour cette voie de recherche, je ne le sais pas encore. Cela étant, le but de ces études n’a jamais été commercial. Nous ne travaillons pas pour produire des variétés de vignes OGM, mais pour produire de la connaissance sur un mécanisme de défense naturel et l’impact éventuel des transgènes présents dans les racines sur l’environnement. Or, sans cet essai, cette expertise scientifique indépendante nous manquera cruellement pour évaluer, par exemple, l’efficacité ou les impacts sur l’environnement de vignes OGM qui ne manqueront pas d’être conçues par des laboratoires à l’étranger. En détruisant notre essai, les anti-OGM se tirent un peu une balle dans le pied.

 

Cela étant, cette voie de recherche est aujourd’hui arrêtée. Que peuvent espérer les viticulteurs ?

 

A l’initiative du CLS, nous avons abordé d’autres alternatives de lutte biologique à la lutte chimique. Nous travaillons par exemple sur les jachères nématicides. Il s’agit de plantes communes, comme le lotier corniculé, l’avoine, la vesce, la luzerne ou le sainfoin, qui repoussent les nématodes. Des essais ont débuté l’an passé en Alsace. Si elle se révèle efficace, cette technique permettrait de réduire de 10 à 2 ans, peut-être, le temps de jachère nécessaire pour limiter fortement le nombre de nématodes vecteurs de la maladie. De plus, ces jachères fleuries attirent les butineurs, ce qui peut contribuer à dynamiser les populations d’abeilles et de pollinisateurs.

La recherche de résistances naturelles à ce nématode est aussi menée à l’Inra. Nous avons montré qu’en utilisant une vigne sauvage américaine (la muscadine) dans un porte-greffe hybride, nous pouvions retarder de façon importante l’apparition de la maladie (à mettre en parallèle avec les porte-greffe d’origine américaine résistant au phylloxera). Ce porte-greffe est en cours d’inscription au Catalogue. Le temps qu’il soit multiplié par les pépiniéristes, il pourrait être disponible à la vente vers 2013-2014. Cependant il ne confère pas à la vigne une résistance absolue. Il retarde l’apparition de la maladie de quelques années, ce qui peut être suffisant dans certaines conditions peu sévères de court-noué.

 

Donc, il y a de l’espoir, à moyen terme ?

 

Absolument. Mais il n’y aura probablement pas de solution miracle. Il faudra s’orienter vers une combinaison de techniques : variétés de porte-greffe hybride, activation de l’ARN interférence et jachère nématicide, par exemple, de façon à aboutir à la gestion intégrée de la santé de la vigne vis-à-vis du court-noué.

 



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