Une économie décarbonée est possible

Le 13 avril 2011 par Gwénaëlle Deboutte
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Weizsäcker l'affirme : il est possible de réduire massivement notre empreinte écologique sans réduire notre confort.
Weizsäcker l'affirme : il est possible de réduire massivement notre empreinte écologique sans réduire notre confort.

Treize ans après son ouvrage « Facteur 4 », dans lequel il voulait démontrer – exemples et chiffres à l’appui – qu’il est était possible d’atteindre « deux fois plus de bien-être en consommant deux fois moins », le scientifique et politicien allemand Ernst Ulrich von Weizsäcker revient avec un nouvel ouvrage, Facteur 5. Bâti sur le même modèle que le précédent, avec solutions et préconisations, il va encore plus loin en plaidant pour une réduction d’un facteur 5, soit de 80 %, des émissions de carbone dans la production et la consommation de biens.

Pourquoi avoir jugé utile d’actualiser Facteur 4 ?
 
Ecrit 12 ans auparavant, Facteur 4 était dépassé lorsque j’ai fait la connaissance de Karlson Charlie Hargroves (fondateur de The Natural Edge Project -TNEP- et co-auteur de Facteur 5, ndlr). Dans le cadre de nos conversations, l’idée d’une nouvelle édition a germé. Mais il est rapidement apparu qu’une actualisation ne serait pas suffisante, il fallait réécrire un nouvel ouvrage. En effet, la situation entre les deux ouvrages a changé. Outre l’augmentation des prix des ressources et la crise économique, les recommandations contenues dans Facteur 4 ont aussi été écrites avant la libéralisation et la dérégulation du marché de l’électricité. Par conséquent, certaines n’avaient plus de sens, d’autres étaient devenues obsolètes.
 
Dans l’introduction de votre ouvrage, vous jugez que «l’idée précédente, qui consistait à espérer qu’une liste d’exemples réussis puisse résoudre d’elle-même de nombreux problèmes liés au climat, à l’énergie, à l’environnement est devenue naïve». Quel est votre état d’esprit actuel?
 
Je suis arrivé à la conclusion que des prix de l’énergie et des ressources très bas ne créent pas d’incitation. Dans le même temps, ce que j’appelle «l’effet rebond», à savoir l’accroissement de la consommation, annule les progrès accomplis en matière d’économie des ressources et de l’énergie. En tant qu’Américain, Amory Lovins (l’un des co-auteurs de Facteur 4, ndlr) ne voulait pas du tout entendre parler de cet effet rebond ou encore de majoration des prix de l’énergie. C’est pourtant ce que nous préconisons, afin de mettre en place cette révolution verte visant à décarboner l’économie. C’est même ce qui me semble le plus important: augmenter progressivement les prix de l’énergie, proportionnellement à l’accroissement de l’efficacité énergétique, afin que cela soit sans douleur. De même, la restauration d’un équilibre entre l’Etat et le marché, après 30 ans de domination de ce dernier, me semble indispensable. Dans la première partie, Charlie Hargroves et son équipe ont également recensé quelques exemples réussis d’améliorations technologiques dans différents secteurs industriels, comme le bâtiment, les matériaux, le paysage et les transports.
 
Lesquels par exemple?
 
Les maisons à technologie passive, les lampes à LED, l’arrosage contrôlé par goutte-à-goutte, les transports écologiques, ou encore l’aménagement urbain, sont autant d’exemples significatifs qui montrent que le facteur 5, à savoir une réduction de 80% de l’impact environnemental par unité produite est possible.
 
Aux côtés de concepts comme la productivité des ressources et un nouveau cycle de croissance, vous introduisez dans cet ouvrage celui de la suffisance. Pouvez-vous expliquer ces concepts?
 
Pour mettre en place ce renouveau vert de l’économie, nous basons notre réflexion sur les cycles de croissance de Kondratiev[1]. Pour nous, le prochain cycle doit être vert, c’est-à-dire se focaliser sur l’écologisation de toute l’économie grâce à la productivité des ressources. En effet, l’économie s’est jusqu’ici développée en partant du postulat que l’énergie et les ressources étaient illimitées. Après avoir axé son développement sur l’optimisation des machines, puis la productivité du travail, l’économie durable doit maintenant s’attacher à augmenter la productivité des ressources, qui doit devenir le leitmotiv de notre époque. Ainsi, lorsque le temps de l’efficience sera épuisé, viendra celui de la suffisance, que nous prônons pour soulager l’environnement. Dans les pays en développement, l’optimisation de la productivité doit naturellement rester une priorité, pour qu’ils puissent atteindre le niveau des pays industrialisés, mais cela ne doit pas se faire au détriment des ressources. L’augmentation de la productivité des ressources ne sera pas seulement un défi technique, c’est un défi de société.
 
Quel a été, selon vous, l’impact de Facteur 4?
 
Certaines innovations comme les lampes à économie d’énergie, les moteurs de voiture plus propres, la démocratisation de l’auto-partage, l’économie circulaire (le recyclage, en particulier en Asie) montrent que le monde est allé de l’avant. Malheureusement, dans le même temps, on peut aussi regretter qu’il y ait eu plus de reculs que de progrès, en particulier aux Etats-Unis, en Australie ou au Canada.
 
Dans ces conditions, n’est-ce pas utopique de préconiser si rapidement une réduction d’un facteur 5 des émissions de CO2?
 
L’atteinte d’un facteur 5 n’est pas supposée être immédiate. C’est un objectif sur le long terme, sur 30 ou 40 ans. Aussi je ne pense pas que cela soit utopique.
 
Vous considérez que l’Etat est plus à même que le marché de réussir «ce renouveau vert de l’économie». Quelles mesures primordiales doivent être mises en place?
 
L’Etat doit effectivement renforcer d’année en année ses incitations vers une amélioration de l’efficience. C’est le sens de l’augmentation continue des prix. Dans ce cadre, une écotaxe pourrait être envisagée. Le marché, qui par essence laisse davantage de place aux spéculateurs qu’aux investisseurs pérennes, a aussi besoin d’une vue à long terme. Les projets technologiques ambitieux doivent être soutenus au moyen d’un cadre sûr et sur la durée. Sinon, le danger est grand de passer à côté de l’apport d’un nouveau produit. A titre d’exemple, en 1995, lorsque Facteur 4 est paru, le projet de voiture écologique Hypercar d’Amory Lovins était presque achevé. Mais à cette époque, l’essence ne valait presque rien aux Etats-Unis. Par conséquent, personne à Detroit ne s’est intéressé à cette idée. Bien au contraire, des monstres comme les tout-terrains se sont vendus à des millions d’exemplaires. C’est bien la preuve qu’une incitation est indispensable. Je compte par ailleurs sur une alliance entre l’Europe et l’Asie, qui sont plus réceptives, pour mettre en place des politiques sur le climat et les ressources. Les Etats-Unis se joindront alors probablement plus tard.


[1] dans les années 30, le Russe Nikolai D. Kondratjew a analysé l’évolution de l’économie de 1780 à 1920 et théorisé que celle-ci se développait selon des cycles instables d’une période de 40 à 60 ans, composés d’une phase ascendante puis d’une phase descendante. Lorsqu’un cycle s’épuise, un autre prend le relais, nécessitant d’innover à nouveau. Complété pard’autres économistes comme Schumpeter, ce travail a abouti à l’énonciation de 5 cycles: le premier correspond à la mécanisation (jusqu’aux années 1845), le deuxième à la machine à vapeur (1900), le troisième à l’électricité et la chimie (1950), le quatrième à l’électronique et la pétrochimie (1990) et le cinquième aux technologies de l’information et aux biotechnologies (2020).


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