Une COP du manque d’ambition

Le 15 décembre 2019 par Valéry Laramée de Tannenberg, envoyé spécial
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Time for inaction. Le résumé de la COP 25.
Time for inaction. Le résumé de la COP 25.
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Après deux semaines de négociations et avec 44 heures de retard sur l’horaire prévu, les 196 délégués nationaux ont adopté quelques mesures mineures de lutte contre le réchauffement. La définition des règles devant encadrer les futurs marchés du carbone – gros morceau de cette quinzaine – est reportée à la mi-2020. Au mieux.

 

On aura rarement vu une telle pression s’exercer sur un sommet climatique. Depuis un an, les climatologues n’ont de cesse de rappeler la multitude de phénomènes imputables aux conséquences des changements climatiques.

Sur terre, sur l’océan, sur les glaces, ont rappelé les auteurs des rapports du Giec, le réchauffement se fait se sentir. Et ses effets s’amplifieront si la tendance actuelle à la croissance régulière de nos émissions de gaz à effet de serre se poursuit.

Mondiales ou régionales, les conséquences du changement global peuvent être endiguées, pour l’essentiel. A condition de transformer rapidement et radicalement nos sociétés, ont conclu, en octobre 2018, les rédacteurs du rapport sur la stabilisation du réchauffement à 1,5 °C.

masses populaires

L’opinion publique a entendu ces sombres avertissements. Suivant les appels de la jeune activiste suédoise Greta Thunberg et de ses consœurs belges, Anuna De Wever et Kyra Gantois, des centaines de milliers d’Européens défilent régulièrement depuis le début de l’année pour défendre le climat.

Au Royaume-Uni, des activistes ont opté pour des actions plus radicales. En bloquant les grandes artères de Londres, en se collant aux portes du ministère chargé de l’énergie, en perturbant l’activité de l’aéroport londonien d’Heathrow les militants d’Extinction Rebellion ont fait florès. Quelques mois à peine après sa naissance, le mouvement revendique des groupes dans une centaine de pays.

Le 6 décembre, au 4e jour de la COP, une vingtaine de milliers de personnes ont descendu le Paseo de la Castellana, l’une des grandes avenues de Madrid, pour écouter discourir Greta Thunberg: «lespoir n’est pas entre les murs de la COP 25, mais ici, avec vous: nous montrons la voie et les puissants doivent nous suivre», a tonné l’égérie des pro-climat. Le ton était donné.

Enceinte onusienne, la conférence des parties est un camp retranché dans la ville. Entouré de policiers espagnols lourdement armés, la police de l’ONU fait la loi à l’intérieur. Traditionnellement, les activistes y manifestent gentiment, sous le regard placide des cops de la COP. Le 11 décembre, 200 à 300 militants ont envahi la principale salle de négociations en faisant claquer les tasses métalliques et en vociférant «Honte» et «justice climatique, maintenant».

Inédite, cette perturbation a été rapidement sanctionnée: les activistes ont été expulsés … une journée durant. Il n’empêche. Rarement on aura entendu (excepté peut-être lors de la COP de Copenhague en 2009) autant de revendications, de récriminations adressées aux négociateurs.

rudes discussions

Les espoirs de succès de ce 25e sommet climatique annuel étaient importants. Notamment en raison d’un ordre du jour relativement réduit: achèvement de la rédaction des règles d’application de l’accord de Paris (l’essentiel avait été bouclé à Katowice, fin 2018), extension du mécanisme de Varsovie et quelques mesures peu disputées. Sans oublier une préoccupation forte de la présidence chilienne de la COP: l’intégration de l’océan dans les négociations.

Interrogé en début de semaine par Le JDLE, Paul Watkinson, président de l’organe subsidiaire de conseil scientifique et technologique (SBSTA) chargé de coordonner les négociations entre experts, se voulait optimiste. Il a dû déchanter.

Après des discussions très rudes, en première semaine, les experts nationaux, réunis par le SBSTA, n’ont pu s’entendre sur une rédaction consensuelle des règles d’application de l’article 6 de l’Accord de Paris. Celui-ci établit des marchés internationaux du carbone. Reste à régler quelques problèmes. Premièrement, comment éviter le double comptage? C’est-à-dire éviter qu’un pays vendeur et un pays acheteur de quotas carbone puissent, tous les deux, comptabiliser les mêmes crédits dans son bilan. Aucune solution n’est apparue durant la quinzaine madrilène. Rendez-vous est pris pour une nouvelle session de négociation au printemps prochain.

trop de crédits

Autre sujet d'empaillage: les crédits Kyoto. Certains pays, comme la Chine, l’Australie ou le Brésil, veulent utiliser les crédits alloués aux Etats ou générés par le mécanisme de développement propre ou la mise en œuvre conjointe (MDP et MOC, deux système de flexibilité créés par le protocole de Kyoto en 1997) pour atteindre leurs objectifs d’atténuation. De quoi déséquilibrer le nouveau système. Selon une estimation de Climate Analytics, 6 milliards d’unité de quantité attribuée (UQA), d’unités de réduction certifiée des émissions (URCE) et d’unités de réduction d’émission (URE) pourraient être générés ces dix prochaines années. «Si ces quotas étaient utilisés, durant la période 2020-2030, cela réduirait l’ambition de 38%», estime le consultant.

La guérilla entre partisans et opposants de la fongibilité des systèmes «Kyoto» et «Paris» a été intense. Aucun camp ne l’a emporté: on  s’oriente vers une période de transition de 4 ans entre les deux systèmes. Encore faudra-t-il se mettre d’accord sur les modalités de sa mise en œuvre. Rendez-vous est pris en juin 2020 lors de la prochaine réunion du SBSTA. «C’est un résultat très décevant, car le marché du carbone est un outil utile pour l’atténuation, l’adaptation et le développement durable», regrette Franz Perrez, ambassadeur suisse de l’environnement. Opinion partagée par de nombreux pays en développement et par le représentant de l’Union européenne.

lier climat et biodiversité

Gageons que ce second round ne sera pas plus facile que le premier. Car, à mesure que la conférence madrilène s’éternisait, les positions se radicalisaient. D’un côté, l’Australie voulait remplir ses objectifs climatiques uniquement en utilisant les crédits carbone. Position jugée «criminelle» par nombre de représentants des pays membres de l’Aosis (l’alliance des Etats îliens). Sous la houlette du Costa Rica, une trentaine de pays (dont la France) soutiennent les principes de San José: une douzaine de mesures sensées garantir l’intégrité environnementale et sociale des futurs marchés du carbone. Reste à les faire adopter par 196 Etats. Au printemps prochain, peut-être?

Il n’y a pas que des mauvaises nouvelles au sortir de cette quinzaine. La présidence chilienne avait fixé comme thématique annuelle l’océan. D’où le surnom de Blue COP donnée à cette conférence des parties. Traduction concrète: le SBSTA devra désormais travailler sur les questions liant climat, océan et écosystèmes côtiers. Un travail comparable devra être mené sur les thématiques conjuguant réchauffement et sol. Bref, on devra tenir compte des enseignements donnés par les deux derniers rapports spéciaux du Giec. Une façon de lier les enjeux de climat et de biodiversité: les thématiques environnementales majeures de 2020[1].

genre et ambition

Malgré les efforts désespérés de la délégation américaine, la COP a étendu le mécanisme de Varsovie sur les pertes et préjudices (MDV). Rien de transcendant: un groupe de travail sera créé dans les prochains mois pour évaluer les financements disponibles pour prévenir les risques climatiques et y faire face, notamment en clarifiant le rôle du Fonds vert pour le climat. On est très loin du risque agité par les négociateurs US de voir le MDV servir à traîner en justice les Etats les plus industrialisés, réputés coupables d’avoir perturbé le climat mondial.

Sujet récurrent des dernières COP, les questions de genre progressent aussi. Lancé à l’issue de la COP de Lima (2014) le plan d’action quinquennal sur l’égalité des sexes a été prorogé à Madrid. Il reconnaît le rôle spécifique des femmes dans la lutte contre le réchauffement et les aide en conséquence. Par exemple, en leur facilitant l’accès aux financements «verts».

Année importante dans le processus initié par l’Accord de Paris, 2020 n’a pas été oubliée par les «copistes». Ces derniers ont rappelé l’importance de rehausser, l’an prochain, l’ambition des politiques climatiques nationales, notamment en publiant des NDC plus costaudes que celles présentées, en 2015, en amont de la COP 21. Pour le moment, moins de 80 pays, à l’origine de 10% des émissions anthropiques de GES, ont annoncé leur intention de renforcer leur contribution nationale. La publication, le 11 décembre, du Pacte vert européen a redonné des couleurs aux partisans de «l’ambition renforcée».

quel avenir pour les COP?

Initialement qualifiée de COP de l’ambition, Madrid (malgré les efforts de la délégation espagnole) restera comme la COP de la déception. Ce piètre résultat ne doit pas surprendre. Exilée en Espagne, la présidence chilienne n’a pu produire les efforts nécessaires pour convaincre les parties d’adopter des règles consensuelles, notamment sur la question de l’article 6. «C’était une présidence faible», tranche Yamide Dagnet, directrice de projets sur les négociations Climat du World Resources Institute (WRI).

Cette présidence en retrait n’a pas été aidée par les pays en quête de leadership climatique. Malgré les interventions d’Ursula von der Leyen, sa présidente, et de Frans Timmermans, son vice-président, la Commission européenne a fait pâle figure: pas assez aguerrie, peut être? Fidèle à sa stratégie du paravent, la Chine a fait intervenir le G77 pour défendre (parfois indirectement) ses intérêts. Sur le départ, et avec une délégation réduite, les Etats-Unis ont bloqué ce qu’ils ont pu (article 6 et MDV). Mais à douze mois de leur retrait de l’Accord de Paris, leur influence va decrescendo.

Même si le programme était limité, nombre d’observateurs soulignent que la COP tend à se disperser. «On commence à s’occuper de droit de l’Homme, de migrations, de biodiversité, voire de logements. Nous ne sommes pas forcément légitimes sur ces sujets», estime un haut fonctionnaire onusien.

Et puis certains s’interrogent sur la suite à donner au processus. Passé la COP 26 de Glasgow, où l’on tirera un bilan des 5 premières années de l’Accord de Paris, il n’y aura plus grand chose à négocier par la suite. «On pourrait tout à fait imaginer ne réunir les COP qu’une fois tous les deux ans», convient notre haut fonctionnaire. Option totalement rejetée par Laurence Tubiana: «nous devons nous réunir chaque année pour maintenir la pression sur les Etats», estime l’architecte de l’Accord de Paris. «Les COP sont importantes pour lancer la dynamique de l’ambition», renchérit la ministre de la transition écologique, Elisabeth Borne.

 

Même si cela ne marche pas à tous les coups?



[1] En 2020 se dérouleront la COP 15 de la convention sur la diversité biologique et la COP 26 sur le climat.

 



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