Une carrière à l’origine du séisme du Teil?

Le 19 décembre 2019 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Le Teil, un secteur où fourmillent les failles géologiques.
Le Teil, un secteur où fourmillent les failles géologiques.
BRGM

Contrairement à la préfecture de l’Ardèche, le rapport du CNRS ne dédouane pas totalement la carrière exploitée par LafargeHolcim dans le déclenchement du tremblement de terre du 11 novembre dernier.

 

Le dernier tremblement de terre ayant secoué l’Hexagone n’en finit pas de surprendre. Le 11 novembre, un séisme de magnitude 5 fait trembler les départements de l’Ardèche et de la Drôme, provoquant de nombreux et importants dégâts matériels, notamment dans la ville du Teil. Par précaution, EDF arrête les trois tranches de sa centrale nucléaire de Cruas, située à une quinzaine de kilomètres de l’épicentre.

En quelques jours, le CNRS constitue un groupe de travail, coordonné par Bertrand Delouis (université Côte d’Azur). Objectif: éclairer les pouvoirs publics sur les causes possibles du séisme. Publié ce 19 décembre, son rapport considère plausible un déclenchement d’origine anthropique.

un séisme hors du commun

Le séisme du Teil n’est, en effet, pas banal. Sa magnitude, tout d’abord. Initialement fixée à 5,4, elle a été ramenée par la suite à 5: ce qui reste important et rarissime dans cette région.

L’événement sismique s’est ensuite manifesté à très faible profondeur. Selon les sismographes, c’est la tranche de terrain située à moins de 1.000 m qui a été activée. Habituellement, les tremblements de terre hexagonaux prennent racine entre 5 et 20 km de profondeur.

Autre élément troublant: le nombre ridicule de répliques. «Sur la période des 4 semaines qui ont suivi le séisme du 11 novembre, les sites de Sismalp, Sismoazur et ReNass n’ont localisé qu’entre 2 et 5 répliques de magnitude supérieure à 1,8. Pour un séisme de magnitude 5, les lois empiriques président une réplique de magnitude de 3,8 à 4, une dizaine de magnitude de l’ordre de 3, et une centaine de l’ordre de magnitude 2», soulignent le groupe de travail.

origine anthropique?

Petite magnitude, faible profondeur, peu de répliques: autant d’éléments qui laissent penser que le séisme du Teil a pu être déclenché par une activité humaine. Cette hypothèse a d’ailleurs été formulée par les scientifiques de la cellule post-sismique qui ont arpenté le terrain dans les heures qui ont suivi le séisme.

A proximité immédiate de l’épicentre se trouve une carrière de calcaire. Propriété du groupe LafargeHolcim, elle est exploitée depuis 1833. Les tirs de mines s’y succèdent. Selon les relevés de la DREAL, la dernière explosion a été enregistrée trois jours avant le séisme du 11 novembre.

En mauve, la faille de la Rouvière est distance de quelques centaines de mètres de la carrière.

 

Pour autant, pareil tremblement de terre ne pouvait se produire sans l’existence d’une faille géologique «relativement majeure». Et elles ne manquent pas dans la région. Sur ses cartes, le BRGM en répertorie une dizaine dans un rayon de 10 km autour de l’épicentre. Après études sur le terrain et analyse de relevés réalisés par satellite et par drone, c’est finalement la faille de la Rouvière qui est montrée du doigt par les chercheurs. Mal connue, longue de 8 km, elle se situe toutefois sous l’épicentre, est bien orientée, et a produit les effets en surface attendus : cisaillement en surface. Elle est distante de quelques centaines de mètres de la carrière.

186 ans de dynamitage

Pour autant, tous les mystères ne sont pas éclaircis. A commencer par l’événement déclencheur. Sans certitude, les scientifiques du CNRS en sont réduits aux hypothèses. Bien qu’ayant été détecté par les sismographes, le tir de mine du 8 novembre n’est pas un candidat sérieux: «la perturbation sur la faille d’un événement de magnitude inférieure à 2 doit être faible.»

Un tir ça va, mais 186 ans de dynamitage, bonjour les dégâts? Des micro séismes répétés durant une longue période (à l’échelle humaine) auraient-ils pu déstabiliser le sous-sol du Teil et créer les conditions favorables à la survenue d’un macro séisme ?

Pas impossible. «L’effet des perturbations de contraintes dynamiques (c’est-à-dire liées au passage des ondes sismiques) générées par les tirs de carrière répétés sur des décennies. Il est envisageable que cela puisse produire progressivement un affaiblissement de la faille en profondeur», estiment les auteurs du rapport.

Un affaiblissement dont les effets auraient pu être amplifiés par «la perturbation de contrainte» produite par la carrière. Un siècle et demi d’extraction de roches a, en quelque sorte, sensiblement réduit la force de compression s’exerçant sur la faille  (par l’allègement de la masse des matériaux de surface). Conjugués, ces deux éléments perturbateurs ont pu créer une situation propice au séisme du 11 novembre. «La présence de la carrière [… ] a pu aider au déclenchement du séisme.»

moins de vibrations

L’Etat ne le dit pas ainsi. Dans un communiqué, publié le 17 décembre, la préfecture de l’Ardèche estime que l’origine du l’événement sismique du 11 novembre est «naturelle» et que «le rôle de la carrière du Teil aurait pu avoir sur ce séisme apparaît donc négligeable.» Interdits quelques semaines durant, les tirs de mines pourront reprendre dès janvier.

Alors, circulez, il n’y a rien à voir? Pas tout à fait. Car, si ils exonèrent le site de LafargeHolcim, les services de l’Etat entendent réduire les risques de récidives. L’arrêté préfectoral qui autorisera la reprise des tirs limitera aussi la vibration sismique à 2mm/s: cinq fois moins que ce prévoit la réglementation. On ne sait jamais.



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