Un prix mondial du carbone, mais à quel prix?

Le 16 octobre 2014 par Valéry Laramée de Tannenberg
Imprimer Twitter Facebook Linkedin Google Plus Email
Total ne croit plus en la capacité du CSC à réduire l'empreinte climatique de l'industrie.
Total ne croit plus en la capacité du CSC à réduire l'empreinte climatique de l'industrie.
Alstom

La chaire de l’économie du carbone de l’université de Paris-Dauphine tenait, mercredi 15 octobre, sa conférence annuelle. L’occasion pour les économistes et les industriels de présenter leur vision d’une économie du carbone encore à construire.

Les experts sont formels. La stabilisation du réchauffement à 2°C nécessite la conclusion d’un accord universel et contraignant. De leur côté, les économistes sont tout aussi catégoriques sur le fait qu’il n’y aura pas de baisse des émissions de gaz à effet de serre sans mise en œuvre d’outils économiques idoines. Comme l’a montré le 15 octobre la conférence annuelle de la chaire de l’économie du climat de l’université de Paris-Dauphine, l’imagination est plutôt au pouvoir. Et d’ores et déjà, le carbone est taxé en maints endroits, même si cela ne se voit pas beaucoup.

L’ETS ne fonctionne pas

Depuis 2005, les Européens connaissent le système communautaire d’échange de quotas d’émission (ETS). Sous le double coup de sur-allocation de permis et d’une récession qui n’en finit pas, cet ETS peine à donner un signal économique fort à l’industrie lourde européenne. Voilà des années que le prix du quota made in Europe flirte avec les 6 euros; quand il faudrait qu’il soit au moins 5 fois plus cher pour inciter électriciens, cimentiers ou raffineurs à investir dans la décarbonation de leur process. «L’ETS ne fonctionne pas, il n’incite pas à investir», confirme Anne Chassagnette, directrice de la responsabilité environnementale et sociétale de GDF Suez.

Le bouillant gouverneur Schwarzenegger

Inventeurs (dans les années 1990!) du dispositif, les Américains ne l’ont utilisé pour le CO2 qu’en 2009. Ce sont d’abord une dizaine d’Etats du nord-est des états-Unis qui ont taxé les émissions des électriciens. Avec succès. Aucune compagnie d’électricité assujettie à la RGGI n’a fait faillite. Et le premier marché du carbone américain génère des profits qui servent à financer des opérations de maîtrise de la consommation d’électricité. Sous l’impulsion du bouillant gouverneur Schwarzenegger, la Californie (rejointe ensuite par le Québec) a développé, 4 ans plus tard, un dispositif comparable. Contrairement à la RGGI, la Western Climate Initiative (WCI) régule les émissions des 7 principaux gaz à effet de serre (GES) de nombreux secteurs d’activité. Malgré des velléités canadiennes, les deux systèmes ne prévoient pas de fusionner.

Une taxe carbone chinoise?

C’est, bien sûr, la Chine qui fait rêver les adorateurs de la régulation économique du CO2. L’an passé, le premier émetteur mondial de gaz carbonique a ouvert 7 marchés-pilotes de quotas de GES. Conformément à ses habitudes, Pékin teste toutes les configurations possibles. Ce qui explique que les prix du carbone chinois aillent du simple au triple. La Chine pourrait prochainement les fondre en un seul. En attendant mieux. «Les autorités réfléchissent à la mise en place d’une taxe carbone. Mais rien n’est encore décidé», indique l’économiste à l’académie chinoise des sciences agricoles.

Pour autant, le prix du carbone touche peu de carbone. «Les régulations s’exercent sur 7% des émissions mondiales», rappelle Raphaël Trotignon, de la chaire de l’économie du carbone. D’où l’importance d’imaginer de nouveaux systèmes susceptibles d’être adoptés par le plus grand nombre possible d’émetteurs. Jusque là, tout le monde est d’accord. Les choses se gâtent dès que l’on passe aux propositions concrètes.

Le principe d’unicité du prix Nobel

Il y a, comme Jean Tirone le nouveau prix Nobel d’économie, les tenants d’un marché mondial du carbone. Dans un rapport, jeté aux oubliettes, le patron de l’école d’économie de Toulouse rappelait l’efficacité de l’unicité d’un prix du carbone. «Une tonne de carbone est une tonne de carbone et son prix ne devrait pas trop varier selon l’émetteur. Un prix uniforme réduit fortement les coûts d’atténuation. Le principe d’unicité du prix est fréquemment mentionné pour rapidement être écarté sous couvert de pragmatisme. Les lobbies recherchant tous, avec des fortunes diverses, des statuts dérogatoires et un cloisonnement des actions, il est effectivement tentant de pratiquer une différenciation pour satisfaire les plus influents.»

Problème: les marchés du carbone qui existent ont des périmètres et des objectifs différents. Ce qui fait dire à d’autres économistes qu’après tout, nombre de commodités vitales sont aussi échangées sur plusieurs marchés (pétrole, gaz, charbon, métaux) sans que cela nuise à leur commerce.

Bonus-malus

Pour contourner cette bataille, Christian de Perthuis milite pour un système d’un nouveau type: le bonus-malus climatique. L’idée est simple: on prend les émissions moyennes par habitant (6,3 tonnes de CO2, en 2011). Les pays dont les citoyens émettent plus paieront un malus. Lequel se transformera en bonus pour les pays dont les habitants ont un mode de vie plus sobre en carbone. «Avec un malus de 7,5 dollars la tonne (5,8€), nous pourrions lever une centaine de milliards de dollars par an», souligne l’ancien président du comité pour la fiscalité écologique. De quoi aiguiser quelques appétits.

Comme Christian de Perthuis, Patrick Criqui a beaucoup travaillé à la conception de la contribution Climat Energie. Malgré sa censure par le Conseil constitutionnel en décembre 2009, le directeur du laboratoire d’économie du développement durable et de l’énergie (Edden, université de Grenoble) croit toujours en les vertus de la taxe carbone. A condition de ne pas mettre la charrue avant les bœufs: «Avant de fixer un montant de la taxe, il est nécessaire d’avoir une photographie de la situation et de définir des tendances pour aller vers la décarbonation».

Que faire de la COP 21?

évident pour les héritiers du débat national sur la transition énergétique, pareil cheminement n’est pas encore si fréquent. Probablement parce que tous les pays, parties à la convention de l’ONU sur les changements climatiques, ne disposent pas d’une image très précise de leur économie. Probablement, aussi, parce que le développement à grande vitesse prime encore sur la protection du climat pour nombre de pays émergents. Probablement, enfin, parce que rares sont les gouvernements à pouvoir se projeter plusieurs décennies en avant. «Résultat: bien peu de gens savent vraiment ce qu’ils veulent obtenir de la COP 21», se lamente Christian de Perthuis.

Les entreprises semblent avoir quelques idées sur la question. D’une façon générale —refrain connu—, toutes veulent un cadre réglementaire stable. Ensuite, c’est selon les secteurs d’activité. Commençons par la chimie. Sans surprise, Philippe Rosier milite pour l’exploitation du gaz de schiste (les chimistes sont de gros utilisateurs de gaz naturel) et le développement du captage-stockage géologique de carbone (CSC). A condition, bien entendu, d’être subventionné pour injecter son CO2 sous terre.

200 millions de barils par jour 

Chez GDF Suez, on n’a rien contre la monétarisation du carbone. Bien au contraire. «Nous intégrons toujours dans nos décisions d’investissement un prix du carbone, alors qu’il n’existe pas dans la réalité», souligne Anne Chassagnette. Aussi, pourquoi ne pas revenir à l’un des fondamentaux du protocole de Kyoto, le fameux mécanisme de développement propre (MDP)? Jérôme Schmitt y est, lui aussi, favorable. Moyennement fan du CSC, «pour que cela soit efficace, il faudrait injecter l’équivalent de 200 millions de barils par jour», le directeur Développement durable et environnement de Total milite pour un prix global du carbone, simple à mettre en place. Ce à quoi le MDP pourrait contribuer. Opérationnel, le mécanisme de flexibilité a aussi comme vertu d’optimiser considérablement la chasse au carbone. «Il est vrai qu’il est 50 fois moins cher d’éviter l’émission d’une tonne de carbone en Inde qu’en Europe», concède Jérôme Schmitt.

Faut-il s’en offusquer? Ce n’est pas le problème de Brice Lalonde. Candide de la conférence, l’ancien ministre français de l’environnement ne tranche pas dans le débat qui oppose économistes et industriels. Il souligne toutefois l’urgence de la situation et la capacité qu’ont (parfois) les politiques à décider sous la contrainte. «Les politiques décident sans savoir. Aussi n’est-il pas impossible, après 5 cyclones dévastateurs, qu’un président décide l’interdiction du charbon», ironise-t-il. En attendant, le conseiller spécial pour le développement durable du pacte mondial de l’ONU fait une proposition: arrêter toutes les subventions aux énergies fossiles. Une idée que certaine pourrait qualifier «d’écologie punitive».

 



A suivre dans l'actualité :

Sites du groupe

Le blog de Red-on-line HSE Compliance HSE Vigilance HSE Monitor

Les cookies assurent le bon fonctionnnement de nos sites et services. En utilisant ces derniers, vous acceptez l’utilisation des cookies.

OK

En savoir plus