Tribune: Pourquoi ce qui marche en Adriatique ne marche pas dans le Golfe du Lion ?

Le 11 juin 2019
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Stephan Beaucher
Stephan Beaucher

Tribune de Stephan Beaucher, de l'ONG MedReact

 

La Commission européenne reconnaît qu’en Méditerranée, 88% des stocks évalués sont surpêchés; autant dire qu’il n’y reste plus grand-chose à pêcher ! Or, la flotte méditerranéenne est composée de 86 500 bateaux originaires de 27 pays dont 14 ne sont pas membres de l’Union Européenne ! Quand on sait que l’Europe ne dépense que quarante centimes d’euro par citoyen et par an pour contrôler ses pêcheries, on imagine aisément l’ampleur du problème…

Au vu de l’urgence et de la nécessité d’agir pour remédier à la situation actuelle, pourquoi ne pas sortir des sentiers battus (sorties de flotte, limitation du nombre de jours de mer, etc) et aborder la question aussi sous l’angle spatial? La réglementation européenne et la Commission Générale des Pêches pour la Méditerranée (CGPM) prévoient et encouragent la création de zones de restriction de pêche (les FRA en anglais). Cette approche innovante consiste à fixer des limitations d’exploitation pour préserver ou restaurer un habitat essentiel pour les poissons (EFH) ou un écosystème marin vulnérable (VME).

La zone de restriction de pêche de la Fosse de Jabuka: un exemple à suivre

La Fosse de Jabuka est une zone sous-marine située en Adriatique centrale. Fragilisée au point d’avoir été totalement fermée à la pêche en 2015, la zone a été ré-ouverte en 2016 sous la pression des pêcheurs italiens.  En 2017, à l’issue d’une proposition adressée par l’ONG MedReAct à la CGPM un plan de restauration a été mis en place, avec la création de la première zone de restriction de pêche en mer Adriatique (Recommandation GFCM/41/2017/3). Autour d’un noyau de 1 500 kilomètres carrés fermé à la pêche, deux zones tampon de 1 000 km carrés prévoyant une réduction de 50% de l’effort de pêche du chalutage de fond ont été instaurées.

18 mois après sa mise en place, c'est un succès éclatant pour la biomasse. La zone affiche des augmentations de biomasse que personne n’aurait pu imaginer ! La densité du merlu a triplé (de 60 à 180 kg/km2) et celle de la langoustine a quintuplé (de 2 à 10 kg/km2). Les résultats étant au rendez-vous, les pêcheurs reconnaissent la valeur et l’intérêt que représente cette réserve marine au regard de l’avenir de leur métier.

Enfin, il ne faut pas considérer la zone de restriction de pêche comme un « conservatoire sous cloche ». Elle joue pleinement son rôle de zone de reproduction et, par effet de débordement, elle alimente les alentours en poissons que captureront les pêcheurs. C’est du repeuplement naturel !

La zone de restriction dans le Golfe du Lion: ne pas faire la moitié du chemin

Située à environ une centaine de kilomètres de Marseille et de Barcelone, cette zone rectangulaire de 2.000 km2 a été instaurée en 2009 avec l’objectif de restaurer le stock de merlu en  protégeant une de ses zones de reproduction et de nourrissage. La voie qui a été choisie a été la limitation de la présence des chalutiers sur le site et non l’interdiction pure et simple du chalutage de fond.

10 ans après la mise en place de la zone de restriction, les chalutiers de fond (peu nombreux et travaillant moins souvent) opèrent toujours sur la zone. Surtout, la surpêche du stock de merlus du Golfe du Lion s’est aggravée et il est maintenant exploité 12 fois au-dessus de son rendement maximal durable (RMD), le seuil de durabilité. Ce qui constitue le plus fort taux de surexploitation de tous les stocks évalués en Méditerranée.

Dans le Golfe, la biomasse a diminué de 85% depuis 2003 et le caractère peu ambitieux des mesures de gestion qui ont été mises en place dans la zone de restriction n’a en rien infléchi cette tendance.

Un tel bilan pose immanquablement la question de la fermeture pure et simple de cette zone à la pêche puisqu’elle n’a jamais apporté les résultats escomptés.
 

Concrètement, faut-il continuer à pêcher un stock déjà exsangue jusqu’à capturer le dernier poisson ? Ou bien investir sur l’avenir en fermant la zone qui deviendra ainsi le foyer de repeuplement progressif de cette partie de la Méditerranée occidentale ?

L’expérience de la zone de restriction de pêche de la Fosse de Jabuka a amplement montré qu’on peut fermer une zone de pêche sans drame social, sans fracas dès lors qu’on met en place une approche intégrative du processus, basée sur un diagnostic partagé.

 

Le 30 mars 2017, les ministres et décideurs des états méditerranéens ont signé la déclaration « MedFish4ever » par laquelle ils s’engagent sur un plan décennal visant à rétablir la durabilité des pêcheries et à améliorer la protection des écosystèmes vulnérables.
Les 11 et 12 juin 2019 à Marrakech, la Commission Générale des Pêches pour la Méditerranée et l’Union européenne organisent conjointement un séminaire d’évaluation des progrès réalisés dans le cadre de la déclaration « MedFish4ever » et devraient exhorter les États signataires à renouveler et intensifier leurs engagements.

 



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