Transition énergétique réunionnaise: mission impossible?

Le 04 février 2019 par Valéry Laramée de Tannenberg, envoyé spécial
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Dispatching d'EDF SEI : quel bouquet énergétique pour la Réunion?
Dispatching d'EDF SEI : quel bouquet énergétique pour la Réunion?
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L'île de la Réunion prépare sa programmation pluriannuelle de l'énergie (PPE) pour 2028. Un exercice qui s'avère plus délicat sur le terrain que sur le papier. reportage.

 

La Direction générale de l’énergie et du climat n’est pas seule à phosphorer sur la prochaine PPE. A plus de 9.000 kilomètres du quartier parisien de La Défense, les services de la Direction de l’environnement, de l’aménagement et du logement de La Réunion (Deal) mettent la dernière main à la révision de la PPE régionale. Fixé par la loi sur la transition énergétique de 2015, son objectif principal est ambitieux: atteindre l’autonomie énergétique en 2030, en développant massivement les énergies renouvelables et les économies d’énergie.

quelles énergies prendre en compte?

Ambitieux, car 85% des énergies consommées dans l’ancienne Bourbon sont importées et qu’à l’horizon de 2030, la population aura pratiquement grossi de 20%. «C’est un objectif teinté d’ambiguïté, râle Ivan Martin. Quelle prise avons-nous sur la consommation des avions et des cargos qui ravitaillent l’île?», s’interroge le directeur adjoint de la Deal. A eux deux, ces postes représentent 17% environ de l’énergie primaire du bilan réunionnais.

Sans surprise, la réflexion porte d’abord sur l’électricité. Un peu moins sur les transports.

décarboner dans la croissance

Deux défis doivent être relevés par les parties prenantes du système électrique: décarboner le mix et satisfaire une demande croissante d’électrons. Pas gagné. Car le parc électrique réunionnais est bien plus carbonifère que celui de la métropole. Les énergies renouvelables (hydraulique en tête) produisent le tiers du courant. Le solde est essentiellement généré par la combustion de charbon et de bagasse (un déchet de la production de la canne à sucre).

Objectif numéro un: trouver des substituts au 650.000 tonnes de charbon sud-africain brûlées chaque année dans les centrales du Gol et de Bois Rouge, deux installations de 110 mégawatts électriques (MWe) unitaire exploitées par Albioma. Présent aux Antilles, au Brésil et à La Réunion, le groupe dirigé par Frédéric Moyne se prépare à la conversion de ses centrales à la biomasse. Reste à la trouver. Et en quantité suffisante: il faut trois fois plus de biomasse que de charbon pour produire le même volume d’énergie thermique. «Aujourd’hui, La Réunion produit 5% de sa biomasse énergétique», résume Eric Jeuffrault, directeur régional du Cirad[1]. On peut faire mieux.

des forêts mais pas de bois

A condition de dynamiser les filières bois, élagage et gestion des déchets verts, l’Office national des forêts estime à près de 90.000 t le potentiel annuel de production de pellets ou de plaquettes ‘pays’. «Améliorer ainsi l’exploitation des forêts réunionnaises permettra, en outre, d’accroître à long terme la production de bois d’œuvre», commente le forestier Jean Prévost. Cela restera insuffisant pour assurer l’alimentation des chaudières d’Albioma. Les forestiers du Canada ou des Etats-Unis voient s’ouvrir un nouveau marché.

Les promoteurs d’énergies renouvelables électriques piaffent eux aussi d’impatience. En la matière l’île Bourbon n’est pas très exemplaire. Avec une soixantaine de mégawatts installés, l’éolien et le photovoltaïque assurent moins de 10% du courant réunionnais. Mais les ambitions sont grandes. Selon le projet de PPE révisée, La Réunion pourrait être dotée de 340 MWc de capacités photovoltaïques en 2023, et de 540 MWc en 2028. En raison de ses vents capricieux, l’île volcanique n’est pas un paradis pour les aérogénérateurs. La Deal n’imagine pas y voir tourner plus de 116 MW à l’horizon 2028: 14 fois plus qu’aujourd’hui.

Combien d'ENR électriques?

Cela n’enchante guère certains acteurs. A commencer par EDF SEI. Particularité des zones non interconnectées, la filiale outre-mer (et corse!) de l’énergéticien public reste une entreprise intégrée, conservant le monopole du transport et de la distribution d’électricité et une partie de sa production. Et comme nombre de ses collègues métropolitains, Vincent Lévy apprécie modérément la production d’électricité intermittente. «Nous sommes déjà à 32% d’énergies renouvelables, alors qu’un décret de 2008 limite ce taux à 30%. Or nous ne sommes pas prêts à passer aux 100% renouvelables prévus à l’horizon 2030», estime le chef du service système électrique d’EDF SEI Réunion.

Ce n'est pas l'avis des ingénieurs de l’Ademe[2]. Dans une étude prospective présentée en mars 2018, le bras séculier du ministère de la transition écologique estime que La Réunion pourrait massivement développer sa production d’électricité verte. Selon les scénarios, entre 85 et 100% de l’électricité consommée dans l’île pourrait être produite par des éoliennes et des centrales solaires. Ce qui représente des capacités installées comprises entre 787 et 1.418 MW installés. «Le tout avec un coût de production complet se situant autour de 120 euros/MWh, soit presque la moitié du coût actuel de la production d’électricité à La Réunion», affirme Jérôme Billerey, du Syndicat des énergies renouvelables (SER).

une prison solaire

Vrai problème, l’intermittence? Pas si sûr. La première, EDF SEI a testé des batteries couplées à des systèmes de production renouvelables. Avec des résultats probants, aussi bien pour lisser les pics de consommation (et réduire ainsi les appels à des moyens de production de pointe) que pour soutenir la fréquence du réseau. Désormais, les exploitants de centrales renouvelables équipent leurs parcs de batteries lithium-ion de plusieurs mégawatts.

Les naturalistes suivent eux aussi avec attention le développement annoncé des renouvelables. La Réunion est l’un des joyaux de la nature française. Son parc national et les sites classés au patrimoine mondial de l’Unesco couvre 105.000 hectares, soit plus de 42% de la superficie du département-région. Cette contrainte foncière oblige les industriels à s’adapter. A La Possession, la prison accueille un parc photovoltaïque de 9 MWc, l’un des plus puissants de l’île. A ses côtés, une demi-douzaine de serres photovoltaïques, exploitées par l’association Agriterra, produisent électricité, fleurs coupées et légumes. Quelques détenus en fin de peine y apprennent le métier «et 5 se sont installés comme agriculteurs professionnels», se réjouit Sanassy Duquesne, la directrice des opérations.

emplois locaux

Devant la lenteur de la Commission de régulation de l’énergie (CRE) à publier des appels d’offres Outre-mer, les entreprises s’adaptent. Quadran va prochainement lancer le renouvellement (‘repowering’) du parc éolien de Sainte-Suzanne. Les 37 antiques éoliennes Vergnet vont laisser la place à 9 turbines de 2 MW résistantes aux cyclones. «De quoi produire deux fois plus d’énergie avec 4 fois moins de machines», résume Gaël Vallée, responsable Développement océan Indien de Quadran. Le même développeur veut doter le petit aéroport international de Pierrefond d’une centrale photovoltaïque de près de 8 MWc. Ce qui apporterait 200.000 à 300.000 € de recettes annuelles supplémentaires à un aéroport en panne de trafic: deux avions par jour.

Cette agilité n’est pas forcément du goût des représentants de la société civile. Fustigeant une PPE très électrique, le président du Conseil économique, social et environnemental régional (Ceser) a d’autres priorités que la seule décarbonation. «Une mauvaise PPE est celle dont le retour sur le territoire est faible. Or ce qui prime aujourd’hui, c’est d’aller vite», regrette Dominique Viel. Pour le président du Ceser, il faut attendre la mise en œuvre d’une politique forestière créatrice d’emplois locaux plutôt que de se lancer à corps perdu dans l’importation de plaquettes de bois nord-américaines.

Autoproduction collective

Le nouveau monde énergétique, promis par la future PPE régionale, commence à faire bouger les élus. A commencer par Vanessa Miranville. La jeune maire de La Possession accélère la construction de l’éco-quartier Cœur de ville. Prévu pour accueillir 5.000 habitants sur 34 ha, le futur centre urbain abrite ce qui se fait de mieux en matière d’architecture bio-climatique. «Le rez-de-chaussée des immeubles a été laissé ouvert pour faciliter la ventilation. Les appartements n’ont ainsi plus besoin de climatisation. En outre, le tiers de la surface de la ZAC sera planté de 80.000 arbres, réduisant de 4 à 7°C la température extérieure ambiante», indique cette proche de Nicolas Hulot. Dotés de centrales photovoltaïques, les immeubles devraient constituer la première centrale en autoproduction collective de l’île. Reste encore à trouver le modèle juridique et économique. Difficile, en effet, d’exploiter les données générées par les capteurs installés dans chaque appartement. Le RGPD[3] n’a pas été conçu pour cela.

Ce type d’urbanisme sobre en énergie est-il appelé à se généraliser? Rien n’est moins sûr. Mais pas forcément pour des raisons liées aux renouvelables. «On a 200.000 habitants qui arrivent dans les prochaines années. Or nos carrières s’arrêtent dans deux ans. Et on ne pourra pas importer d’importants tonnages de matériaux de construction», rappelle le Deal Jean-Michel Maurin. Un détail!

pénurie de matériaux

Pareille contrainte pourrait être minorée par les retombées de la construction de la Nouvelle route du littoral (NRL). En cours de construction à une vingtaine de mètres au-dessus du niveau de l’océan, cette autoroute à 6 voies va remplacer une quinzaine de kilomètres de l’actuelle voie rapide régulièrement engloutie par les blocs rocheux tombés de la falaise. Parmi les mesures de compensation que devra mettre en œuvre le constructeur GTOI: le démontage de l’ancienne route et de ses brise-lames. Assez pour produire quelques millions de tonnes de matières premières secondaires pour le BTP local.

Fustigée par les environnementalistes locaux, la NRL est paradoxalement porteuse d’une bonne nouvelle énergétique. Deux de ses 6 voies doivent être réservées à un réseau de transport collectif en site propre. Bus ou tramway, le choix n’a pas encore été arrêté par le conseil régional. Mais d’ores et déjà, un réseau de 150 km, allant de Saint-Denis (nord) à Saint-Joseph (sud), est prévu. Il pourrait être totalement opérationnel vers 2040. En revanche, le premier tramway de l’île devrait relier, sur 10 km, Saint-Denis à Sainte-Marie. «Ce qui devrait réduire de 8.000 voitures par jour le trafic automobile sur cet axe très fréquenté», affirme Fabienne Couapel-Sauret, conseillère régionale déléguée aux transports. En 2028, la future PPE prévoit que 14% des trajets effectués par les Réunionnais se fassent via les transports collectifs, contre 7% aujourd’hui. A cet horizon, 20.000 voitures électriques devraient sillonner les routes de l’île. Soit 20 fois plus qu’aujourd’hui. Reste à savoir si cela sera suffisant (avec l’abandon du charbon) pour réduire de 28% la consommation d’énergies fossiles.

Energie thermique des mers multifonctions. C’était l’un des grands espoirs énergétiques de l’île. En raison de ses tombants océaniques, La Réunion espérait bien mettre en service des centrales utilisant l’énergie thermique des mers (ETM). Porté par DCNS (devenu Naval Energies), cette énergie marine n’a pas tenu ses promesses. A plus de 300 €/MWh, les coûts de production ne sont pas compétitifs, concède Victor Bouissou-Thomas, responsable Affaires publiques et européennes de Naval Energies. A moins, bien sûr, de multiplier les usages. Outre la production d’électricité, l’ETM pourrait aussi stabiliser la température de l’eau des bassins d’une ferme aquacole et fournir de l’eau froide aux centrales thermiques et de production d’éthanol. La première installation pourrait être construite dans le futur port de Bois-Rouge (nord-est). S’il voit jamais le jour.


[1] Cirad: Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement

[2] Ademe: Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie

[3] RGPD: règlement général sur la protection des données

 



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