Transition énergétique: pourquoi ça ne marche pas

Le 28 mai 2018 par Valéry Laramée de Tannenberg
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La décarbonation de nos économies n'est pas encore à l'ordre du jour.
La décarbonation de nos économies n'est pas encore à l'ordre du jour.
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Fille aînée de la COP 21, la transition énergétique est en train de tourner court, partout dans le monde. Une responsabilité partagée. Explication.

 

Un peu plus de deux ans après la conclusion triomphale de l’Accord de Paris, un constat s’impose: la transition énergétique est, au mieux, enlisée, au pire, en recul. Dans son bilan énergétique annuel, le bureau d’études Enerdata résume la situation en trois chiffres: sous l’effet d’une croissance économique de +3,2%, la demande mondiale d’énergie a progressé de 2,1% entre 2016 et 2017, entraînant un rebond de 2% des émissions énergétiques de CO2. Le fameux découplage entre la consommation de mégawattheures (MWh) et les rejets carbonés a du plomb dans l’aile.

Quid de la COP21?

La ‘reprise’ économique est-elle seule responsable? Sûrement pas. Etudes et rapports montrent que les fondamentaux de l’investissement industriel, notamment dans le domaine de la production d’énergie, n’ont pas intégré les résultats de la COP 21. Peut-être en raison d’une certaine schizophrénie dont sont atteints les pouvoirs politiques: lesquels appellent la société civile à alléger son bilan carbone, tout en continuant de subventionner production et consommation d’énergies fossiles.

Un doublement du bilan carbone de l’électricité?

Vu du conseil d’administration des producteurs de pétrole, de gaz, de charbon ou d’électricité, c’est business as usual. Un exemple: la production d’électricité. Dans un article publié le 4 mai par les Environmental Research Letters, 4 économistes rappellent que pour avoir une bonne chance de stabiliser la température moyenne globale en deçà des 2°C, il faudrait immédiatement (et pour commencer) arrêter 20% des centrales thermiques actuellement en service. Soit l’équivalent de 1.200 gigawatts électriques (GWe) de capacité: près de 10 fois le parc français! Nous n’en sommes évidemment pas là. Début 2017, les producteurs d’électrons avaient dans leurs cartons la construction prochaine de 3.440 GWe supplémentaires de centrales à gaz, au charbon: de quoi doubler le bilan carbone du secteur électrique.

Incompatible avec l’Accord de Paris

La situation est-elle meilleure ailleurs? Ce n’est pas l’avis de la Carbon Tracker Initiative. Les experts de ce think tank, spécialisé dans les politiques climatiques des grandes entreprises, ont comparé les stratégies des 8 plus grands groupes pétrogaziers privés du monde. Résultat: aucune n’est compatible avec les objectifs fixés par l’Accord de Paris.

Cartographier le risque

Cette inconséquence effraie les investisseurs. Il y a trois ans, le gouverneur de la Banque d’Angleterre appelait assureurs et réassureurs à évaluer le risque climatique de leurs portefeuilles d’actifs et à en tirer les conséquences. Plus récemment, le Conseil de stabilité financière (FSB) priait les grandes entreprises d’entrer dans l’ère de la Glasnost climatique. Une incitation à dresser une cartographie des risques climatiques pour l’entreprise et pour les actionnaires.

En faire plus

Ces derniers sont-ils tous d’accord pour décarboner leurs portefeuilles et inciter les entreprises dont ils ont une part du capital à changer de modèle? Là, encore la schizophrénie semble avoir fait des ravages. Quelques jours avant la tenue des assemblées générales de Shell, une cinquantaine de responsables de fonds de pension et autres gérants d’actifs appelaient, dans une lettre ouverte publiée par le Financial Times, à en faire plus pour lutter contre les changements climatiques. Logique. Ce qui l’est moins, c’est que le 22 mai, les actionnaires de Shell ont rejeté à une écrasante majorité une motion appelant la compagnie néerlando-britannique à plus de transparence carbonique.

La lettre de Larry

Larry Fink aurait pu appuyer ce texte. Au début de l’année, le patron de BlackRock, le plus puissant fonds d’investissement de la planète[1] s’est fendu d’une lettre à ses amis patrons. Dans son courrier, il les appelle à ne plus sacrifier l’avenir au profit du court terme. A prendre en compte les aspirations de la société à protéger les salariés, l’environnement, les parties prenantes. Hélas, comme l’ont récemment rappelé les Amis de la terre, Larry Fink ne s’applique pas les règles qu’il conseille. L’investisseur conserve des participations dans des groupes pétroliers et des producteurs d’huile de palme: deux activités à haut potentiel de renforcement de l’effet de serre.

Retards technologiques

Le manque d’incitation à décarboner se retrouve aussi dans l’investissement dans les technologies bas carbone. L’Agence internationale de l’énergie (AIE) estime que la transition énergétique nécessite le déploiement ou la généralisation de 38 technologies énergétiques: énergies renouvelables, bâtiments sobres, technologies de l’information peu gourmandes, captage de CO2 (CSC), carburants et combustibles décarbonés, etc.

Dans ce lot, seuls les voitures électriques, les sources d’éclairage à LED, la production d’électricité photovoltaïque et les centres de données à faible consommation connaissent un rythme de développement compatible avec le scénario 2°C de l’AIE. La trentaine d’autres technologies sont en retard, voire très en retard, à l’instar du CSC, des enveloppes de bâtiment efficaces, des agrocarburants de nouvelle génération et des avions sans carbone. L’avenir s’annonce sombre.



[1] BlackRock gère 6.300 milliards de dollars (5.417 Md€) d’actifs.

 



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