Transition climatique: pourquoi est-il difficile de la financer?

Le 22 mai 2015 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Henri de Castries sort le charbon d'Axa.
Henri de Castries sort le charbon d'Axa.
Axa

Organisé à Paris ce vendredi 22 mai, le Climate Finance Day a été l’occasion de faire le point sur les verrous à faire sauter pour que le secteur financier s’engage dans la lutte contre le changement climatique. Ca n'est pas gagné.

La situation est-elle la même qu’en 2009, avant le sommet climatique de Copenhague?

Si l’enjeu reste le même (la conclusion d’un accord mondial pour renforcer la lutte contre les changements climatiques), l’ambiance a sensiblement évolué en 6 ans. Tous les acteurs économiques acceptent désormais les conclusions des rapports du Giec[1] et soutiennent l’objectif politique de limiter à 2°C le réchauffement en cours. «Je ne crois pas que l’on reverra de grands groupes tenter de torpiller la COP 21, comme ils ont pu le faire pour la COP 15», résume Philippe Germa, patron de la branche française du WWF. Pour bon nombre d’observateurs, le monde de la grande entreprise et de la finance a basculé dans le camp des pro-climat suite au sommet onusien de New York, en septembre dernier, -où nombre de capitaines d’industries ont pu mesurer la mobilisation des parties prenantes pour la cause climatique et l’engagement de secteurs, tels l’automobile ou l’aviation commerciale.

 

Les entreprises sont-elles prêtes à l’action?

Dans les discours, sans aucun doute. Parfois, plus l’empreinte carbone de l’entreprise est lourde, plus le discours de ses dirigeants est musclé. Pas plus tard que mardi 19 mai, Eldar Saetre, le patron du pétrogazier norvégien Statoil, faisait encore un plaidoyer très convaincant en faveur d’une taxe carbone (en vigueur dans le royaume scandinave), de l’arrêt du torchage des gaz associés (que le secteur pétrolier promet depuis des années) et du captage-stockage du CO2. D’autres s’engagent vraiment. Ce vendredi 22 mai, Henri de Castries, le patron d’Axa, a annoncé la fin des investissements dans le charbon «d’ici la fin de l’année»[2]. Le premier assureur du monde va aussi publier, toujours d’ici 2016, l’empreinte carbone de ses actifs[3], évalués à 600 milliards d’euros. Le groupe devrait enfin engager 3 milliards dans les «investissements verts» d’ici 2020.

Une ovation a salué cette triple annonce, dont les effets seront toutefois infimes. Car financer la transition vers un monde «bas carbone» est une affaire de milliers de milliards. Dans le seul Hexagone, il faudra, estime la Caisse des dépôts, investir une bonne cinquantaine de milliards d’euros par an pendant un demi-siècle pour y parvenir. à l’échelle globale, rappelait en 2006 le rapport Stern, c’est au moins un point de PIB mondial qu’il faudrait injecter, chaque année, dans l’économie verte pour tenter d’atteindre l’objectif des 2°C. Nous en sommes loin, en France comme ailleurs.

 

Pourquoi les entreprises n’investissent-elles pas (encore) dans le vert?

Une réponse simple à cette question pourrait être: parce qu’elles ne font pas toujours ce qu’elles voudraient. Si la conviction climatique des big boss (du moins de la plupart d’entre eux) ne peut être mise en doute, les systèmes décisionnels ne sont pas outillés pour la décarbonisation. Peu d’entreprises connaissent l’impact de leurs activités sur le climat, et donc les leviers à actionner pour les réduire. Et pour cause, à l’exception des lois Grenelle françaises, rares sont les législations qui les obligent à mesurer leurs émissions de gaz à effet de serre directes et encore moins à évaluer l’impact carbone de l’utilisation de leurs produits. Les agents de la régulation économique ne les y incitent pas davantage. La plupart des autorités financières et des agences de notation se contrefichent des performances carbone des entreprises cotées. Ce qui les incite guère à les améliorer. à quelques exceptions près (comme Calpers, le fond de pension des fonctionnaires californiens), les investisseurs, privés ou institutionnels, ne s’en occupent pas plus. Et le voudraient-ils, comment évaluer pareilles performances? «Développer un modèle d’évaluation du risque climatique d’un secteur est une entreprise longue et complexe», concède Philippe Derrieux, vice-président d’Axa Global P&C.

Pour faire sauter ce verrou, le WWF propose aux multinationales une méthode d’évaluation. «On espère que 250 entreprises l’utiliseront d’ici 2030», veut croire Samantha Smith, cheffe du projet Global Climate and Energy Initiative à WWF. Là encore, ce ne sera pas suffisant. La Caisse des dépôts ouvre une autre voie. Le fonds souverain français a récemment fait savoir aux grands groupes dont il est actionnaire[4] qu’il souhaitait voir s’améliorer leurs performances climatiques. Faute de quoi, a prévenu Pierre-René Lemas, son directeur général, «nous pourrions sortir de leur capital». En Norvège, le fonds pétrolier du royaume (qui gère 1,3% de la capitalisation boursière mondiale) pourrait s’interdire d’investir dans les entreprises qui contribuent, «de façon inacceptable à accroître les émissions de gaz à effet de serre». Ces postures restent marginales dans le monde de la finance.

 

Que faire pour orienter la finance mondiale vers la lutte contre le changement climatique?

Les régulateurs de l’économie mondiale doivent faire preuve d’un peu de cohérence. à commencer par les états. Officiellement, la plupart des gouvernements militent pour des politiques favorables à la réduction des émissions de GES ou à l’amélioration de l’efficacité énergétique. Or, a récemment rappelé une étude du Fonds monétaire international, ces mêmes états subventionnent massivement production et consommation d’énergie (souvent fossiles). «Pas étonnant, dans ces conditions, que les investisseurs considèrent que les projets de production d’énergies fossiles sont rentables et condamnent les énergies renouvelables», rugit Anthony Hobley, PDG de Carbon Tracker, Initiative. Les Etats ont aussi beaucoup de mal à respecter leurs promesses. Jeudi, le fonds vert climatique a rappelé que sur les 10 milliards de dollars (9 Md€) promis, seule la moitié lui avait effectivement été versée par les ministères des finances des pays industrialisés.

Publiquement, tout le monde milite pour la fixation d’un prix du carbone, censée inciter entreprises et investisseurs à financer l’économie «bas carbone». Sont-ils si convaincus? «Je note que les entreprises qui militent aujourd’hui pour la taxation du carbone sont celles qui ont tout fait pour réduire l’efficacité du marché européen des quotas d’émission», soupire Philippe Germa. Et puis, quel prix fixer: quelques dollars, comme c’est actuellement le cas sur les marchés américains, européen ou chinois, 100 $ (90,6€) comme le propose le patron de l’OCDE Angel Gurria ou 150 $ (136 €), comme le suggère Christiana Figueres, secrétaire exécutive de la convention de l’ONU sur le changement climatique?

 

Y a-t-il assez d’argent pour financer la décarbonisation de l‘économie?

L’argent existe, partout. Le montant total de l’épargne mondiale frise le quart du PIB mondial. Et à en croire certains, il suffirait de réorienter cette masse énorme de capitaux pour régler le problème. C’est aller un peu vite en besogne. «On l’oublie trop souvent, rappelle Pierre Ducret, PDG de CDC Climat, mais le système financier est l’un des plus réglementés qui soient.» Conclus en pleine crise financière, les accords de Bâle III interdisent, par exemple, aux banques de «trop» investir. Des règles limitent aussi la prise de risque par les assureurs. «Elles ont créé une mauvaise allocation des ressources», résume Henri de Castries, qui milite pour leur assouplissement afin de favoriser l’affectation des ressources des investisseurs institutionnels dans les infrastructures résilientes et moins dans les obligations.

Des obligations, il en restera, de toutes façons. Mais comment attirer l’argent vers les plus climatiquement correctes? «La plupart des green bonds[5] actuels sont autocertifiés, explique Philippe Germa. Il y a donc une forte part de greenwashing.» Comme il l’a déjà fait pour les projets MDP, le WWF réfléchit à une labellisation des ces véhicules d’investissements. Une initiative qui pourrait aboutir d’ici à la COP 21.

 

La France a fait un petit pas vers l’économie bas carbone. Dans la nuit de jeudi à vendredi, les députés ont adopté trois amendements au projet de loi sur la transition énergétique pour la croissance verte (PLTECV). Le premier oblige les entreprises à faire figurer une évaluation des risques financiers liés aux changements climatiques dans le rapport du président du conseil d’administration. Le second oblige ces mêmes entreprises à faire figurer les enjeux climatiques dans leur rapport Responsabilité sociétale d'entreprise (RSE). Le troisième, enfin, oblige le système bancaire tricolore à prendre en compte le réchauffement dans ses prochains tests de résistance (stress tests).

Les assureurs militent de leur côté pour une mondialisation de leur système assurantiel, afin de réduire les investissements «non résilients»: les lotissements les pieds dans l’eau, par exemple. «D’ici 2030, les risques climatiques vont s’accroître de 70 à 100%. Et la seule chose que nous pouvons dire, c’est que le passé ne sera plus représentatif de l’avenir», souligne Andreas Schraft, du réassureur Swiss Re. Problème: «Comment vendre des produits d’assurance à des gens, comme on en trouve beaucoup en Afrique, qui ne comprennent pas le concept même de l’assurance?», s’interroge Fatima Kassam, de l’African Risk Capacity Insurance Company.

La finance est désormais bien consciente de sa responsabilité dans le changement climatique. «Les grandes institutions financières s’intéressent sérieusement à la question», reconnaît Thomas Vellacotte, patron du WWF Suisse. Mais, comme l’économie, la finance devra être totalement refondue, de l’aveu de Michael Wilkins, directeur général de l’agence de notation Standard and Poor’s. Le carbone a encore de belles années devant lui.

 

 



[1] Giec: Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat

[2] Ce qui représente un désinvestissement dont le montant atteint 500 M€.

[3] La Caisse des dépôts a pris le même engagement.

[4] Veolia, PSA, Michelin, Suez Environnement, Areva, Saint Gobain, Alcatel-Lucent, Société Générale, Eiffage, EADS, Schneider, Danone, etc.

[5] Qui ne représentent qu’une trentaine de milliards de dollars, selon Standard and Poor’s.

 

 

SOMMAIRE DU DOSSIER 

Les 2°C, c'est rentable

Electricité: la vague verte ne sera pas suffisante

Renouvelables: le monde fait mieux que l’Europe

Renouvelable: la Commission tance la France

COP21: ça ne suffit pas

La stratégie bas carbone française

Transition énergétique: pourquoi est-il difficile de la financer

Les agrocarburants, pas rentables avant longtemps

Climat: les chefs se mettent aux fourneaux bas carbone

Les députés adoptent la loi sur la transition énergétique

La transition énergétique embauche pour longtemps

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