Toutes les voies ne mènent pas au Facteur 4

Le 20 février 2013 par Valéry Laramée de Tannenberg
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L'avenir Cyborg est à déconseiller si l'on veut protéger le climat.
L'avenir Cyborg est à déconseiller si l'on veut protéger le climat.

Des universitaires ont présenté, mardi 19 février à Paris, les premiers résultats du programme Promov. Durant trois ans, ils ont imaginé les modes de vie de nos enfants et petits-enfants et tenté d’en modéliser l’empreinte carbone. Un travail inédit et riche d’enseignements.

Rares sont les experts à parier sur une baisse rapide des émissions anthropiques de gaz à effet de serre (GES). Les études prospectives convergent pour dire qu’au rythme actuel d’émission, le climat mondial s’échauffera de 3°C à 4°C d’ici la fin du siècle [JDLE]. D’un autre côté, la doxa climatique affirme que nous disposons des techniques et des savoir-faire pour alléger suffisamment nos émissions. Les parlements britannique et français ont d’ailleurs gravé dans le marbre législatif l’obligation de réduire de plus de 80% nos rejets carbonés d’ici 2050. Tout le problème est de savoir comment atteindre ce fameux Facteur 4? Une question stratégique qui a mobilisé, trois années durant, chercheurs et experts, dans le cadre du programme Promov, coordonné par la spécialiste de la ville durable, Cyria Emelianoff (université du Maine).

Pour ouvrir quelques pistes de réflexion, des chercheurs ont imaginé l’apport climatique de l’évolution de nos modes de vie. Statisticiens, sociologues et économistes ont dépouillé la littérature (science-fiction comprise) pour établir une rétrospective des modes de vie des années 1960 à nos jours. Pas simple, si l’on regarde l’évolution des modes de vie des Français. En un demi-siècle, donc, notre durée de vie s’est allongée d’une trentaine d’années, la population a cru de moitié. La taille de la famille est passée de plus de 3 personnes à 2,3. Ce qui explique, en partie, que la surface par habitant de nos logements ait progressé de moitié. Massivement urbains, nous parcourons des distances toujours plus grandes: 10 kilomètres par jour en 1950, contre 40 km/j en 1990. La fragilisation du salariat (le CDI ne sera bientôt plus la norme) va de pair avec la hausse de la précarité, pas seulement énergétique. Et ce malgré le quadruplement du pouvoir d’achat entre 1950 et 2009. Cette insécurité qui monte débouche dans de larges franges de la population sur «la perte des idéaux, du sens du vivre ensemble, l’affaiblissement des liens sociaux, et se traduit par des formes de repli, de désespoir, de radicalisation, des réactions pouvant être violentes», écrivent les chercheurs dans le dernier numéro des Cahiers du Clip.

A partir de ce film de nos 50 dernières années, les scientifiques ont imaginé comment pourraient, plus ou moins raisonnablement, évoluer notre société. Cinq scénarios ont ainsi été élaborés: le consumérisme vert, l’individu augmenté, société duale et sobriété plurielle, l’écocitoyenneté et l’âge de la connaissance.

Dans le premier, le consumérisme (vert) est toujours à la base des rapports d’échange. La rareté des ressources et des contraintes climatiques imposent de réduire le bilan carbone des biens et des services, sans sacrifier pour autant le désir de confort et de bien-être matériel «appelé par les groupes dominants de ce modèle sociétal».

Baptisé Cyborg, le second scénario décrit un monde où les individus cherchent à accroître leurs performances à n’importe quel prix, les obligeant à user de tous les moyens offerts par la technologie: prothèses bioniques, OGM, nanotechnologies, ingénierie génétique. Au final, une dolce vita urbaine, réservée aux «êtres humains augmentés», côtoie la vie des banlieues «où se déchaînent le changement climatique, les pollutions, l’exploitation maximale des ressources naturelles en contexte de pénurie».

Après Matrix, place à la «société duale et sobriété plurielle». Sous l’effet de crises répétées, la population se détourne du système économique dominant, «dans le sillage des créatifs culturels et des décroissants». Vers 2050, la moitié de la société a décroché, mais survit en créant de nouvelles formes d’organisation sociale, revitalisant ainsi les zones rurales et les petites villes. «L’Etat n’est plus en mesure de s’opposer à ce système D et à l’amplification des alternatives.»

Autre moyen d’échapper à la petite maison dans la prairie: la société écocitoyenne. Cette fois, les enjeux environnementaux et sociaux sont au cœur du projet de vie collectif. Les nouvelles valeurs de la population tournent autour de la sobriété, l’agriculture de proximité, la mobilité solidaire. La fiscalité a été totalement verdie. Le PIB a été remplacé par le produit intérieur écologique.

Last but not least: l’âge de la connaissance. En rupture avec la société consumériste «du passé» (d’aujourd’hui), les populations se sont trouvé de nouvelles priorités: protection de l’environnement, amélioration des conditions sanitaires (au travail notamment), partage des ressources planétaires. Mais surtout développement de la connaissance et des compétences. Cette «fabrique du soi» est totalement dépendante des nouvelles technologies de l’information. Pour le reste, l’organisation de la vie est décentralisée: circuits alimentaires courts, production locale d’énergie. Le tout étant régenté par des associations de quartier.

Les décors ainsi plantés, l’équipe dirigée par Damien Joliton (bureau d’études Energie Demain) s’est attachée à en modéliser l’impact carbone. Résultat des courses: tous les chemins ne mènent pas au Facteur 4. Dans les meilleurs des cas, souligne le consultant, les scénarios «consumérisme vert» et Cyborg permettent des réductions d’émission comprises entre 7% et 30% par rapport à des ménages contemporains. On est très loin de l’abattement de 80% inscrits dans nos textes. Les «duales», écocitoyenne et de la connaissance sont, en revanche, nettement plus efficaces. «En ne mettant en œuvre que les actions de sobriété dans les usages, dont la réhabilitation thermique des bâtiments et le report modal dans les transports, on peut atteindre, selon les ménages, 48% à 84% des réductions d’émission totales», souligne-t-il.

Plusieurs choses sont à retenir de ce formidable exercice de prospective et de modélisation. D’une part, tous les futurs sont encore possibles. Ce qui peut être réjouissant ou anxiogène. D’autre part, il n’y a pas d’«universelle panacée» à la crise climatique que nous commençons à affronter. Comme le rappelle Damien Joliton, la décarbonisation n’est accessible que si «l’on associe l’ensemble des leviers: sobriété dans les usages, évolution des technologies et réduction du contenu carbone dans l’offre d’énergie». Un bon triptyque pour les participants au débat national sur la transition énergétique.



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