Tensions sur la séquestration

Le 13 mars 2007 par Valéry Laramée pour Enerpresse
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Deux jours durant, les experts français de la capture et de la séquestration du carbone ont tenu séminaire au Havre. L'occasion de faire un point sur l'avancée des recherches et du long chemin restant à parcourir avant d'industrialiser ces techniques. L'occasion, aussi, de constater que le grand public doit encore être convaincu de la pertinence de l'injection du carbone industriel dans le sous-sol.

La séquestration du carbone n'est pas la panacée. En tout cas, pas pour les Havrais. Riverains de raffineries, d'usines pétrochimiques, de manufactures d'engrais et d'une centrale au charbon d'EDF, les Normands ont fait comprendre aux participants du colloque «Charbon propre, mythe ou réalité » qu'ils en avaient assez. Non seulement, ils ne veulent pas de deux nouvelles centrales thermiques promises pour 2011 (projets portés par Endesa et Poweo), mais ils ne souhaitent pas non plus voir leur sous-sol transformé en décharge de CO2.

Après avoir longtemps dit que l'acceptation par le public était une condition sine qua non à la réussite des projets de séquestration, les partisans de l'enfouissement du gaz carbonique avaient une occasion unique de tenter d'emporter l'adhésion populaire. Ils ne l'ont pas saisie. Au contraire, scientifiques, experts, industriels et politiques ont bien montré qu'il y avait encore loin du laboratoire à l'industrialisation et que le chemin de l'injection du CO2 était long et parsemé de nombreux obstacles.

Tout avait pourtant bien commencé. Jeudi 8 mars, en ouverture de la manifestation, Christian Brodhag, délégué interministériel au développement durable, publie une esquisse de feuille de route de politique française de la séquestration: réorganisation des mécanismes publics de financement de la R&D, instauration de la taxe sur la consommation de charbon, obligation pour les promoteurs de projets de centrales thermiques de prévoir les installations de capture. «Le captage et le stockage coûtent cher à ceux qui les mettent en oeuvre. C'est pourquoi il faudra tôt ou tard les imposer, aussi bien pour les nouvelles centrales que pour les anciennes», précise même Christian Brodhag.

Bref, avec la confirmation, le vendredi, de l'objectif européen de réduire de 20% en 13 ans les émissions de gaz carbonique, l'avenir de la capture et de la séquestration s'annonce plutôt ouvert. Mais en sommes-nous déjà là? «Vouloir réduire d'une gigatonne par an les émissions anthropiques de CO2, prévient Pierre Le Thiez de l'Institut français du pétrole, suppose la mise en exploitation d'un millier de stockages comparables à Sleipner 3».

Or, si les projets sont légions au niveau international, le nombre de sites où l'on injecte du gaz carbonique à l'échelle industrielle se compte, pour le moment, sur les doigts d'une main. En France, certes, les besoins sont plus modestes. Malgré tout, «si nous voulons respecter l'objectif de division par quatre de nos émissions à l'échéance de 2050, il nous faut pouvoir stocker 32 millions de tonnes de carbone par an» (117,4 millions de tonnes de CO2), estime Didier Bonijoly, du Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM). Plus pessimiste, un rapport de la DGEMP et d'Enerdata double ce besoin.

Les moyens techniques sont-ils à la hauteur? Non, à l'évidence. La France entend bien mettre en oeuvre deux projets de CC&S. Piloté par Total, le premier devrait être opérationnel d'ici fin 2008. Situé à Lacq, il combinera production d'électricité par une chaudière fonctionnant à l'oxy-combustion, capture et injection dans le gisement de gaz. Cependant, modère Luc de Marliave, coordinateur changement climatique de Total, le projet de Lacq ne permettra d'injecter que 100.000 mètres cubes (m3) de gaz carbonique par jour pendant deux ans. Le tout pour un budget total de 60 millions d'euros. Ce qui fait très cher la tonne de dioxyde de carbone séquestrée.

Soutenu par l'Agence nationale de la recherche, Picoref, l'autre projet hexagonal tentera de voir s'il est possible de stocker du CO2 dans les gisements épuisés d'hydrocarbures situés entre Paris et Troyes (Aube). Les sites candidats devront être, en effet, d'une étanchéité à toute épreuve, ce qui n'est pas facile à déterminer pour un terrain ayant déjà fait l'objet de forages.

Le CO2 injecté ne devra pas non plus polluer le sous-sol, notamment en contaminant des nappes d'eau potable. Il faudra donc s'assurer de l'absence de failles ouvertes dans la structure de stockage. Des failles difficiles à détecter car parfois bouchées avec de la calcite, un carbonate de calcium qui peut être attaqué par l'acidité du gaz carbonique. On ne connaît pas non plus les réactions des micro-organismes prospérant dans les bas-fonds se trouvant plongés dans de grands volumes de CO2 supercritique.

Finalement, en dépit de siècles d'exploitations, la capacité de rétention du carbone de l'Hexagone reste encore à peu près inconnue. Si les aquifères du bassin parisien suscitent de grands espoirs, le reste du territoire préserve son mystère. Une étude réalisée par l'Ineris et le BRGM estime entre 300 et 500 millions de tonnes de CO2 le potentiel maximal de rétention des anciennes mines de charbon. Intéressant, certes, car « le charbon peut absorber 6 fois plus de CO2 que de méthane», explique Christian Tauziede, directeur scientifique adjoint de l'Ineris. Mais les premières expérimentations d'injection du CO2 dans des mines américaines de charbon ont déçu. «On a démontré la faisabilité de l'opération. Mais on a vu aussi qu'il était difficile d'atteindre les veines de charbon.

Par ailleurs, quand on injecte du gaz carbonique, les grains de charbon ont tendance à gonfler, ce qui s'oppose à l'injection. Nous n'avons pas encore une vraie maîtrise de ce genre de process», conclut le responsable de l'ancien Cerchar.

Coup dur pour les dirigeants de la Seren et de Valorca, venus «vendre» au Havre leur projet de mine de charbon nivernaise en utilisant l'argument séquestration. Mais la technique et la science ne sont pas tout. À l'instar des pays s'intéressant au sujet, la France ne dispose d'aucun cadre juridique pour encadrer capture et séquestration du carbone. «Notre pilote est aussi un pilote administratif. Il nous faut organiser le dialogue avec les collectivités, les administrations», confirme Luc de Marliave.

L'adaptation du droit minier était pourtant bien engagée. Mandaté par le gouvernement, François Bersani avait ouvert des pistes dans son rapport récemment rendu public. Hélas, confirme-t-on dans l'entourage de Christian Brodhag, ce dossier inachevé sera laissé au prochain gouvernement. Un dossier qui, au vu des questions qu'il pose, ne devrait pas être réglé de sitôt. «Les politiques doivent nous dire comment transférer les responsabilités des opérateurs vers les Etats ou les régions», répète Claude Roulet. Les mêmes Etats devront aussi imaginer comment assurer la surveillance des sites de stockage plusieurs siècles durant.

Une question qui n'est pas sans rappeler celle (non encore résolue) de la surveillance des sites de stockage des déchets nucléaires à haute activité et à vie longue. Et si la prochaine équipe gouvernementale ne trouve pas de réponse à ces épineuses questions, la Commission européenne pourrait avoir le dernier mot. Certains annoncent un projet de directive sur le sujet avant 2008. Très franc, le débat ouvert par le colloque du Havre a plus inquiété les fameuses «parties prenantes» qu'il ne les a rassurées. «Vous nous annoncez des centrales au Havre pour 2011 sans pouvoir nous dire avec certitude quand seront opérationnelles les techniques de capture et de séquestration», se récrie la conseillère régionale de Basse-Normandie, Claudine Lelievre. Une remarque qui ne fut contredite par aucun des experts présents à la tribune.




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