Tabagisme: en finir avec une «épidémie industrielle» coûteuse et douloureuse

Le 28 mai 2013 par Marine Jobert
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Paquet neutre, interdiction aux mineurs et sevrage remboursé: voici les principales mesures préconisées par plusieurs études françaises et internationales publiées par l’Institut de veille sanitaire, à l’occasion de la journée mondiale sans tabac. Autant de mesures portées par l’OMS –et auxquelles la France s’est engagée en ratifiant la convention-cadre pour la lutte anti-tabac- et qui ont fait leurs preuves dans plusieurs pays. Mère de toutes les stratégies de désinformation scientifique qui diffusent aujourd’hui dans quantité de secteurs économiques, l’industrie des cigarettes ne pourra être combattue qu’avec l’appui ferme de l’Etat, préviennent les auteurs de ces études.

C’est à la lutte contre une «épidémie industrielle due à la course au profit de 4 compagnies transnationales aux dépens de la santé des Français et de l’équilibre des comptes publics[1]» que l’Institut de veille sanitaire (InVS) consacre son dernier bulletin épidémiologique. Cette étude paraît quelques jours avant la journée mondial sans tabac -le 31 mai- à l’occasion de laquelle l’organisation mondiale de la santé (OMS) rappellera que «l’épidémie mondiale de tabagisme tue chaque année près de 6 millions de personnes, dont plus de 600.000 sont des non-fumeurs victimes du tabagisme passif. Si rien n’est fait, cette épidémie entraînera plus de 8 millions de décès par an d’ici 2030, dont plus de 80% surviendront dans des pays à revenu faible ou intermédiaire».

 

Car toutes les études (indépendantes de l’industrie du tabac) le prouvent: fumer tue. Rien qu’en France, 200 personnes meurent chaque jour d’une affection liée au tabac. En moyenne, ce sont 10 à 15 années de «vie confortable» qui sont retirées à chaque fumeur. Le taux de mortalité des fumeurs actuels est supérieur de 1,5 à 3 fois à celui des non-fumeurs et le tabac est responsable de près d’1 cancer sur 5, conclut une étude menée sur 380.395 sujets entre 1993 et 2000 dans 10 pays européens. A contrario, les ex-fumeurs, s’ils présentent également une augmentation de mortalité par rapport aux sujets n’ayant jamais fumé, voient celle-ci diminuer avec l’ancienneté de l’arrêt du tabac.

 

Soigner les maladies liées au tabac coûte cher; dépenser un peu plus pour faciliter son arrêt ne ferait-il pas économiser des sous à la sécurité sociale? C’est l’hypothèse étudiée par plusieurs équipes hospitalières parisiennes, qui se sont interrogées sur le rapport coût-efficacité de la prise en charge à 100% du sevrage tabagique comparé au forfait annuel de 50 €, en vigueur depuis 2007. Car le bilan de cette mesure est plus que mitigé: «Après trois ans de mise en œuvre, la prévalence du tabagisme est passée de 27% en 2007 à 29% en 2010». En se basant sur des cohortes fictives, les équipes ont conclu que cette prise en charge intégrale était indiscutablement la mesure «la plus coût-efficace», et ce du point de vue de l’assurance-maladie. «Elle devrait être une priorité pour les décideurs publics», concluent-ils. 

 

Autant de données qui conduisent le président d’honneur de l’alliance contre le tabac, le professeur Yves Martinet, à sommer l’Etat français de se lancer dans une politique «globale, énergique et spécifique». Les comparaisons avec nos voisins sont sans appel: les Etats ayant mis en œuvre les recommandations de la convention-cadre de l’OMS pour la lutte anti-tabac «ont obtenu une chute drastique de la consommation de tabac[2]». Une tendance inverse à la situation française, puisque la consommation de tabac, qui avait diminué à partir des années 1970, est repartie à la hausse depuis 2005 (en particulier chez les femmes et dans les classes socio-économiques défavorisées). Aujourd’hui, près de 34% des Français adultes fument.

 

Pourtant, 5 ans après son entrée en vigueur, l’efficacité -directe et indirecte- de l’interdiction de la cigarette dans les lieux accueillant du public semble bonne. D’abord parce qu’elle a permis l’élimination quasi totale du tabagisme à l’intérieur des principaux lieux publics, sans pour autant mener au déplacement du tabagisme au domicile. «Au contraire, elle est suivie par une augmentation de l’instauration de règles interdisant de fumer au domicile», notent les auteurs. Ils rappellent que «les lois interdisant de fumer en voiture en présence d’enfants ont été mises en œuvre avec succès dans un certain nombre de pays, dont toutes les provinces du Canada, la quasi-totalité des Etats et Territoires de l’Australie, trois Etats aux Etats-Unis, Chypre, Bahreïn et l’Ile Maurice (où il est interdit de fumer en voiture avec un passager quel que soit son âge)».

 

«L’Etat est légitime quand il légifère contre une épidémie industrielle», note l’InVS, à condition de veiller à une application efficace des mesures. L’interdiction de vente du tabac aux mineurs en est une illustration éclatante. En creux. Car le tabagisme des adolescents augmente sensiblement: en 2011, 63% des jeunes scolarisés de 16 ans avaient expérimenté le tabac, contre 60% en 2007. Les fumeurs quotidiens de 16 et 17 ans sont plus nombreux également (23% et 32% en 2011 contre 17% et 29% en 2008). Les adolescents ont bien intégré les risques sanitaires –«qu’ils ont néanmoins tendance à reporter dans un avenir très lointain»- et sont favorables à l’interdiction de vente pour les mineurs (introduite en 2009). Pour autant, «le tabac est partie prenante de plusieurs moments de sociabilité clés et une multitude de fonctions (signe ostentatoire de maturité, façon de gérer le stress, etc.) sont encore attribuées à sa consommation», note l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies, qui a mené cette partie de l’enquête. Plus que la dimension sanitaire, c’est le prix qui semble les freiner –ou à tout le moins les modérer- dans leur consommation, voire même leur désir de commencer à fumer. Le tabac, c’est «quelque chose qui, déjà, te prend ton argent et puis en même temps ta santé», dit un jeune non-fumeur de 16 ans. Enfin, tous décrivent à peu près la même chose: les débitants de tabac ne vérifient quasiment jamais l’âge de leur client[3]. Les auteurs recommandent de renforcer l’application de l’interdiction aux mineurs. «Les contrôles à vocation de sensibilisation sont plus efficaces que les contrôles de nature purement répressive (…) Il est fondamental de concevoir un système de sanction à la fois proportionnel et gradué: du simple avertissement à la sanction administrative et, enfin, la fermeture de l’établissement.»

 

Peu coûteux et simple à mettre en œuvre: le paquet neutre, c’est-à-dire dépourvu des stimuli marketing habituels et identique pour toutes les marques de tabac. «Les individus exposés à un paquet de cigarettes neutre ont l’impression que les cigarettes qu’il contient sont plus dangereuses pour la santé, plus chargées en goudron et en nicotine et moins agréables au goût», détaille l’équipe conjointe de l’Ecole des hautes études en santé publique, le Centre de recherche en économie et management et le CNRS de Rennes, qui a mené cette étude originale. Un coup supplémentaire porté à l’industrie du tabac, puisque l’emballage finit par être le dernier lieu possible de communication. «Le paquet neutre réduit l’attractivité du paquet, surtout sur les jeunes adultes fumeurs, les adolescents fumeurs et non-fumeurs et sur les jeunes femmes. Il détériore le rôle de marqueur social du packaging, qui fonctionne comme un badge que le consommateur montre afin de s’identifier et renvoyer une image positive de lui-même suggérée par le paquet.» L’industrie a identifié la menace depuis fort longtemps, puisqu’en 1992, un document interne à Philip Morris s’inquiétait de ce qu’«attaquer l’apparence d’un produit peut affecter les ventes et sérieusement mettre en danger la viabilité d’un producteur». Une étude récente utilisant l’eye tracking –une méthode qui consiste à enregistrer les mouvements oculaires à l’aide d’une caméra- vient conforter cette analyse: elle montre que les non-fumeurs et les fumeurs occasionnels ont des mouvements oculaires plus nombreux à l’égard des messages de santé insérés sur un paquet neutre en comparaison avec un paquet normal. L’effet est quasi nul chez les fumeurs réguliers, «probablement parce que les fumeurs sont tellement habitués à voir les avertissements sur leur paquet de cigarettes qu’ils n’y accordent plus aucune attention». Pour l’heure, seule l’Australie a adopté ce paquet neutre[4].



[1] La cigarette rapporte environ 14 Md€ sur la vente de tabac (assises + TVA), mais le coût global pour la société est évalué à 47 Md€.

[2] Angleterre: 21% d’adultes fumeurs, Etats-Unis; 15%, Australie: 15%, Canada: 13%.

[3] Une étude avec des «clients mystère» menée en 2011 a démontré que 59% des débits enquêtés ont accepté la vente à un mineur de moins de 18 ans sans hésiter (contre 75% en 2006).

[4] Philip Morris, British American Tobacco, Japan Tobacco International et Imperial Tobacco ont poursuivi l’Australie en justice, pour perte des droits de propriété intellectuelle de leur marque. Les cigarettiers ont perdu ce procès et ont été déboutés par un arrêt de la Haute cour de Sydney.

 

 



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